Rencontre avec Jean-Paul Klée (2/5)

propos recueillis par Alain Jean-André, pendant l'été 2002.


A.J-A. Dans un entretien à Strasbourg, en décembre 1981 tu a pris comme exemple Jacques Prévert. Tu en faisais un modèle de réception, compréhensible, clair pour tout le monde. D'ailleurs, dès les années 60, il était édité en livres de poche.

J-P.K. Évidemment que Jacques Prévert était l'un ou le plus grand poète d'après-guerre. Bon, il y avait Aragon et quelques autres.
…Au fond, j'étais déjà à la recherche d'un Néruda, d'un Yannis Ritsos, d'un Maïakovski -- auteurs que d'ailleurs je n'ai presque pas lus, mais je situe la grandeur, l'ampleur de ces voix-là -- Senghor, qui est mort récemment très âgé, et dont l'oeuvre a une grande élévation.
On cherche, on cherche... Actuellement, connaissez-vous –-- je pèse mes mots --, y a-t-il actuellement en France -- évidemment je n'ai pas tout lu -- un très grand poète populaire ? En ce moment, y a-t-il une suite à Jacques Prévert ? Est-ce que les chansons de Georges Brassens ou de jacques Brel ou de Barbara sont suffisantes ?
Néruda n'a jamais eu de problèmes de réception, le Canto Generale, le Chant général, donnait la parole au peuple chilien tout entier. Depuis Charles Péguy ou Paul Claudel, on cherche, on cherche...

…

Souvent, je reviens à une réflexion qui m'est venue récemment.
La première moitié du XXe siècle, de 1900 à 1950, a été un très grand demi-siècle de poésie. On ne va pas citer encore les mêmes poètes : Claudel, Péguy, Apollinaire, Cendrars, Morand, Valéry Larbaud qui était magnifique, certains textes de Jules Romains, etc.
Mais si vous prenez la deuxième partie du siècle, de 1950 à 2000, ou 2002, -- qui pourrait me contredire ? et puis, je n'ai pas tout lu -- On cherche, on cherche... Je suis le gars avec la lanterne qui à force d'avoir lu de nombreux manuscrits et tant de recueils contemporains qui se ressemblent, hélas ! tous tellement ! [ne trouve pas].

…Quand vous prenez une anthologie de la poésie contemporaine de A à Z, vous avez souvent la curieuse impression de relire le même poème de A à Z, sauf 2 ou 3 voix qui sortent de l'usage. A l'intérieur de la poésie, il y a un convenu poétique, par la force des choses, comme les musiciens du XVIIIe siècle écrivaient tous à peu près la même musique.
…Et tout à coup arrive Mozart –-- est-ce lui ou un autre, Scarlatti ?... Je suis très mauvais en musique —-- Tout à coup quelqu'un vient et, on ne sait comment l'expliquer, il surgit et il ramasse tout ce qu'il a entendu autour de lui et il en fait du Mozart.
…Rimbaud est venu à la fin du XIXe siècle, il a ramassé tout ce qu'il entendait, devinait autour de lui et il est monté si haut que nul autre n'a pu le suivre. Le pauvre, le brave, il ne savait pas comment monter, c'est tombé sur lui, et la poésie de Rimbaud est quelque chose d'inouï, au sens de jamais ouï, de jamais entendu. C'est comme la douceur de Paul Verlaine, le merveilleux Verlaine qui était malheureusement alcoolique et qui menait une vie très difficile. Mais relisons donc les poèmes de Sagesse, c'est à tomber par terre. Les poèmes de Verlaine sont un miracle de douceur !

…Actuellement, nous attendons. Il y a quelques poètes que nous lisons, -- je dis nous, nous tous. Il y a James Sacré qui fait de très belles choses, il y a quelques personnes. Mais nous cherchons. Quelle est actuellement la grande voix de la francophonie ?...
Pierre Emmanuel ne vit plus. Sa poésie n'était pas facile du tout, très métaphysique, très élevée, très déployée ; il y a la grandeur de Jean-Claude Renard et celle de Claude Vigée, je suis très proche et très fraternel de sa personne, mais l'oeuvre poétique en français de Claude Vigée n'a pas... Yves Martin, on doit le saluer, il est parti très tôt, à 65 ans ; il était un grand connaisseur de la poésie, un grand érudit, un immense lecteur ; mais un poète à la limite du précieux, au meilleur sens du mot, comme Mallarmé a été précieux ou Louise Labé ou quelques autres.
…Or ce n'est pas de poésie précieuse dont nous avons besoin, c'est d'une poésie de combat, d'une poésie engagée, d'une poésie respirable, qui tient compte de l'époque !... Comment dans l'époque épouvantable où nous vivons, pourrions-nous écrire comme Saint-John Perse ou René Char ou Mallarmé qui étaient à la limite du lisible ? Il faut quand même incorporer dans le poème l'émotion de ce que nous vivons, qu'y soient inclus, à un moment donné, les événements que nous vivons.
…Par exemple aujourd'hui 8 août 2002, allant chez Alain Jean-André, ce matin à 8 heures 30, j'allume la radio et j'entends dire que les Américains vont en Irak cogner très fort. Alors moi, poème ou pas poème, ça donne ceci, écrit ce matin même dans le train de Sélestat sur Belfort, puisque je suis descendu à Belfort. J'ai écrit deux feuillets. A la limite, on s'en fout si c'est de la poésie ou pas ! Est-ce que c'est encore de la poésie, déjà de la poésie ?... Moi Jean-Paul Klée, j'avais besoin ce matin, à 8 heures 45, d'écrire ce texte qui a donc surgi dans le train.





               sür l'Irak ils vont kogner !!…

tôt le matin la bonne auto m'a mené sur
Sélestat (encor dü brouillard) on est très bien le thé le café
vont faire de l'effet Voici andlau ebersheim & aussi à l'entrée
de sélestat la Zi. nord Paradi(e)s tiens donc déjà le
paradis (j'avais encor le temps) !
…& roulant là dans ‚

le brouillard j'ai eü vers toi üne bouffée
d'amour Oh j'ai senti s'envolant vers toi toute l'éner=
gie qu'encor vachement j'ai !... & puis sür le parking où j'ai
garé l'auto la radio hélas étant allümée je füs
matraké « ça y est l'horrible Bush a annoncé ƒ

qu'il va bombarder l'Irak. Ça faisait des mois entiers qu'ils en
parlaient à mi-voix Comme ça les gens ils étaient prépa=
rés Tiens donc en plein mois d'août comme toujours c'est là
que les guerres ont commencé car les gens sont partis vacan=
ciers d'où ils réagiront moins que si c'était „

l'hiver ou le printemps & le radioteur a rajouté que c'est
le pétrole irakien le seul büt Etats-Unis, -- écoutant ça je ne
suis pas bien (j’en ai parlé mon voisin du büffet où j'ai
repris un kafé) lequel m'a confirmé d'un air déprimé « Oh !...
vous savez les peuples n'ont jamais com=

pté !!... » voici colmar & dans le train j'ai trouvé
une tablette m'a permis de donner
le poëme dont à 8 h 47 ma main accou=
cherait ?...si c'était pas vrai Oh mon Dieu &
santa maria la bonté qui sür la paille l'accoucha !!... †

oh si vous faisiez que la mort ne pleuve pas
sür le pauvre peuple d'Irakie & cela
nous sauverait tellement !!...ah si
le CIEL pouvait ne pas les bombarder !!...

Jean-Paul Klée




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Mis à jour : 15 janvier 2015