Rencontre avec Jean-Paul Klée (3/5)

propos recueillis par Alain Jean-André, pendant l'été 2002.


A.J-A. Philippe Dagen dans un livre paru au printemps, L'Art impossible (Grasset), voit dans l'art d'aujourd’hui, -- mais ce qu'il dit pour l'art peut être transposé dans la littérature et la poésie --, ce qu'il appelle une « pensée du désastre ». Il écrit :
« Au XXe siècle, l'homme est parvenu à inventer un monde aussi terrifiant, aussi meurtrier pour ses habitants que l'était le monde des origines pour les premiers hominiens. Les mêmes circonstances produisant les mêmes défenses, l'art est devenu intercession contre les terreurs, protection illusoire contre l'assurance de la destruction
[...] L'obsession de la catastrophe dont le cinéma hollywoodien a fait l'un de ses fonds de commerce les plus profitables, n'est qu'une preuve parmi d'autres de la puissance de la pensée du désastre qui hante l'Occident –et probablement d'autres cantons de la planète —depuis la Première Guerre mondiale. » Pour lui le changement, le basculement vient du risque d'une guerre thermo-nucléaire.
…Je me demande si le contenu de ce que tu écris, de ce que tu dis, ne rejoint pas ce que des artistes, des poètes, des écrivains montrent, cette
« pensée du désastre » qui serait au coeur de nombreuses œuvres du XXe siècle.

J-P.K. Question magnifique et cruciale, encore plus que tes autres questions. Là on va au fond de la seule préoccupation. Je ne connais pas Philippe Dagen, je le découvre à l'instant, et la phrase que tu viens de me lire, je paraphrase : « nous sommes aussi menacés que les premiers hominiens par les dangers que nous avons crées autour de nous. ». C'est à la fois exact et totalement inexact.
Les dangers sont aujourd'hui un milliard de fois plus graves que la première guerre du feu, que les ours grizzly, que les mammouths, même éventuellement que la météorite qui tomberait sur la planète une fois sur cinq milliards de chances..!... La pollution qui est en train de nous pomper l'air, Hiroshima qui nous a calcinés, Auschwitz qui nous a anéantis, la Première Guerre Mondiale qui a été la pire des tueries quand les gens allaient en face l'un de l'autre avec des lance-flammes. Tout est d'une horreur absolue !... Comment, devant cette horreur absolue, y a-t-il encore eu de l'art ?... et l'éclatement de Picasso, qui allait dans tous les sens avec son génie, monstrueux, inhumain, colossal, l'éclatement de la peinture donc, l'éclatement de la poésie, l'éclatement de la musique, à partir de 1919, bien sûr, sont le résultat obligé de l'explosion, de l'éclatement de Verdun, et des millions de morts de la Première Guerre Mondiale.
J'admire beaucoup les philosophes, mais parler de « pensée du désastre » est quelque chose de scandaleux. Il n'y a pas de « pensée du désastre ». Nous ne sommes pas des penseurs, nous ne sommes pas des intellectuels, nous sommes déjà des victimes, d'anciennes victimes -- mon père est mort dans un camp nazi --, ou des futures victimes !!... Le désastre n'est pas pensé, il est simplement affreusement subi. Des gens qui pendant la guerre de religions voyaient le sang couler dans les rues de Paris ne pensaient pas le désastre. Ça aurait été d'une indécence rare. Pardon pour cet auteur qui a certainement ses mérites.
Donc, nous sommes dans l'écho, dans le prolongement, dans l'attente et dans le regard obscène que nous portons sur les horreurs qui ont lieu en Afrique, qui ont lieu en Orient, qui ont lieu partout dans le monde y compris les 8 millions de pauvres gens qu'il y a en France, je dis bien 8 millions de gens pauvres, de malheureux en France en 2002. Je veux bien qu'on pense la misère, ou qu'on repense la pauvreté, mais on ne va pas faire des forums et des colloques ou des intello-machins de gens qui se grattent le nombril et se font payer leurs frais de déplacement pour pondre des textes à la Bernard-Henry Lévy. Ça ne nous intéresse pas. Ce qui compte, c'est comment changer, prévoir, prévenir les gens ?... leur éviter la mort et la douleur ?...

Voici la poésie que nous vivons en 2002. Si notre poésie ne donnait pas, ne serait-ce qu'une seule page, qu'un seul feuillet de cela, je suis désolé, les poètes de 2002 passeraient pour des pétainistes, des collaborateurs. Nous sommes en période de résistance, nous sommes en résistance contre la mondialisation, le fascisme industriel, pétrolier. Si Louis Aragon en 1940 ou 42 n'avait pas donné ses chants du Crève cœœur, chants de résistance -- nous n'en sommes pas à ce niveau littéraire, bien entendu --, si nous ne disions rien, nous serions des traîtres de la poésie et de l'Humanité.

A.J-A. Ton idée de la poésie, c'est de faire passer quelque chose, et pas seulement des jeux avec la langue ?

J-P.K. Oui, mais faire passer tout l'être humain, c'est-à-dire les cheveux, la peau, le cœœur, la queue, l'âme, la souffrance, le travail, le RMI --– je suis encore actuellement au RMI --, toute la souffrance, toute la joie, toute la jubilation de haut en bas -- c'est ce que faisait Biga, ce qui a été développé depuis grâce à quelques-uns, sans doute en suis-je --, tous les hauts et les bas, toutes les variations, comme avec l'immense poète alsacien Jean-Paul de Dadelsen. On peut lire son livre Jonas (disponible en poche) dans la collection Poésie-Gallimard, vous ne le connaissez pas ?...
Dadelsen, il était pris dans la poésie tout le temps. Tantôt c'était l'élévation la plus grande, tantôt presque la grossièreté, la vulgarité, les blagues obscènes sur son oncle Jean, qui à Bâle avait des relations avec une cousine : c'est très rigolo, très amusant. Le tout, oui, le tout ! Pourquoi le poète se couperait et ferait uniquement du Yves Bonnefoy ? pourquoi il ferait uniquement du René Char ? du Paul Eluard ? C'est-à-dire : pourquoi je ne prendrai la parole que pour dire le plus doux, le plus délicat, le plus idyllique, comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles ?... C'est évidemment pas le cas !!! Il faut tout. Mais dans quelle langue ?... Tout est une question de travail sur la langue.

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Mis à jour : 15 janvier 2015