Rencontre avec Jean-Paul Klée (4/5)

propos recueillis par Alain Jean-André, pendant l'été 2002.


A.J-A. Je souhaitais justement qu'on en arrive à la langue. Je me suis souvent demandé en te lisant, quand on voit d'un côté les poèmes, de l'autre le journal intime, comment tu arrivais à l'un ou à l'autre. Est-ce que cela correspond à une réflexion ? Est-ce que cela vient naturellement ou est-ce que cela dépend des possibilités d'édition ? D'autant plus que tu écris des poèmes qui ressemblent souvent à une page de journal intime.

J-P.K. C'est voulu et ce n'est pas voulu. Il n'y a aucune stratégie dans ce que je fais depuis 1970. Je n'ai aucune stratégie, j'ai simplement souvenir, et ça personne au monde ne peut le savoir, j'ai le souvenir d'avoir pendant des années et des années, entre ma 17e et ma 27e année –-- ça a duré au moins une dizaine d'années --, travaillé comme un malade, travaillé comme un cinglé sur les mots, sur le style, sur comment ça doit être dit.
Et, en trois phrases, pendant que mes copains dansaient, allaient en boîtes et fumaient des cigarettes ou faisaient des pipes, ou dragaient dans des surprises-parties, moi j'étais reclus --– ce n'est pas une histoire inventée --, j'étais enfermé pendant les grandes vacances. Ma mère aimait quelqu'un qui possédait un château dans le Vendômois, le château de Courtanvaux, à Bessé-sur-Braye. Ça a duré entre 1950 et le décès du propriétaire, en 1963, année où j'avais 20 ans. J'ai le souvenir que j'étais dans une chambre tout seul au premier étage de ce château, et pendant des heures et des heures, des jours et des jours, et des mois, j'ai souvenir --– on retrouvera ça un jour --, pendant tous les étés, de 1952 à 62.
Pour la faire brève, en classe de 3e, chez nous à Strasbourg au lycée Kléber, j'avais un professeur de français qui était merveilleux ; il s'appelait Louis Keller (il vit encore, il est très âgé). Je ne le remercierai jamais assez de ma vie puisqu'il parlait de Flaubert en classe de 3e : il fallait le faire !... les trois contes, Saint Julien l'hospitalier, Un cœœur simple et le troisième Hérodias. Il nous racontait que Flaubert bossait, travaillait l'écriture comme un malade. Il en est d'ailleurs mort d'une apoplexie. Et ce qu'il disait, Flaubert, c'est qu'il n'y avait qu'un seul mot pour dire la chose et qu'il fallait avec acharnement trouver ce mot-là, trouver cette phrase. Ça m'avait beaucoup frappé.
Louis Keller, mon professeur, m'a envoyé lire une ou deux fois devant la classe toute entière --– voyez à quoi tient une destinée, une vocation --, il m'a envoyé lire au pupitre, ce qui était exceptionnel en ce temps-là, une rédaction qu'il jugeait, pardon du mot, très bonne. Et il m'a dit devant toute la classe --– nous étions 35 à l'époque en 3e -- : ah ! vous, Klée, vous serez un écrivain !! Ça m'avait tellement marqué... Et comme dans ma famille on parlait très peu, la parole ne circulait pas, la parole vive – -- je reprends là des termes de Claude Vigée --—, ma parole vive et plus que vivante est entrée dans l'écriture, mais après un passage extrêmement douloureux.
Car, entre 17 et 27 ans, sinon 30, j'écrivais dans une difficulté et une lenteur extrême. J'ai souvenir, et c'est à cela que je voulais en venir, dans ce château de Courtanvaux, d'avoir passé 3 mois –-- on me croira ou pas, mais j'ai les textes chez moi, je peux le prouver –-- j'ai passé trois mois, les vacances à l'époque étaient très longues, elles commençaient le 1er juillet et duraient jusqu'au 1er octobre, donc nous avions une immensité de temps très bleu, très doux à traverser où il ne se passait rien. J'étais enfermé dans cette chambre du château, trois, quatre, cinq heures par jour --– ça inquiétait même ma famille — et j'ai, encore une fois, passé trois mois à retravailler –-- est-ce possible, Dieu du ciel ! --, 4 ou 5 pages du début d'un roman qui n'a jamais paru. Ça se passait du temps du roi Philippe le Bel. C'était un paysage de Paris en hiver, avec des roseaux roses. Pendant trois mois, j'ai réécrit cette page, non pas à la syllabe près, mais à la virgule près, au centimètre près, au millimètre près. Ce passage-là de ma vie dura dix ans et à force d'être entré aussi loin, aussi profond, ou aussi naïvement si vous voulez, dans la matière verbale, à un moment donné les choses étaient là. Et j'imaginais dans ma simplicité que j'écrirais le même poème de 15 vers pendant 40 ans !... si Dieu le voulait, je continuerais d'écrire dans le même petit format.

Or, pas du tout. Actuellement l'écriture vient, pardon de le dire, mais c'est un peu normal à 59 ans, avec une facilité invraisemblable. Je donne juste des nouvelles récentes : depuis le 30 novembre 2000 jusqu'à aujourd’hui (8 août 2002) me sont venus en poésie –-- en dehors d'un journal sur les événements d'Afghanistan qui m'a retenu 2 mois, 2 mois et demi --, me sont venus en poésie –-- il n'y a aucune vanité à le dire, ce sera publié, nous les lirons --, 2500 feuilles au bas mot. Il s'agit de poèmes d'amour, d'amitié, tournés autour d'une personne qui vit en France, une relation totalement platonique et qui me donne un jaillissement, une fécondité, une variété !! Il faut bien dire que quand on écrit jusqu'à 12 et 14 pages par jour, sans s'arrêter un seul jour, depuis bientôt 2 ans, il y a là une nécessité, il y a là un chant, une diversité !! Comment, me dis-je le matin, y aura-t-il à dire autre chose, est-ce que je vais dire encore autre chose ? et ça continue !... Chaque jour !...
Le langage est tombé sur moi, la matière verbale s'est emparée de ma pauvre personne. C'est la langue qui travaille en moi, -- puisque je n'ai de ma triste vie -- qui est assez désolée et très très solitaire —-- plus que ça. Je n'ai pas d'autres issues que de chanter, de parler, de célébrer, d'écrire dans une joie qui est extraordinaire !
…La rédaction d'un poème dure en général trois quarts d'heure. Il vient à toute heure, du matin 8 heures jusqu'au soir minuit. Il m'arrive même de me réveiller en pleine nuit, à 3 ou 4 heures du matin et de recevoir un poème. Le poème arrive, le poème vient, et je ne sais pas comment il vient. Quand il commence, je ne sais pas de quoi je vais parler, seulement que je vais parler d'elle, autour de cette personne, et tout cela me met dans une joie interminable !...
Je pense que ce livre entier d'environ 2500 pages, peut-être 3000 pages -- je ne sais pas exactement, je donnerai le compte bientôt -- paraîtra entièrement. Il n'y a rien à jeter. Les poèmes sont relus, retravaillés et ils sont strophés : ils sont découpés en strophes de 5 vers. J'ai trouvé que le rythme de la strophe de 5 vers me convenait très bien. Un, deux, trois, c'est pas suffisant, le tercet est un peu grêle, l'oiseau est petit ; un, deux, trois, quatre, le quatrain n'est pas non plus satisfaisant, trop carré à mon avis ; alors un, deux, trois, quatre, cinq, ah ! ouverture, un, deux, trois, quatre, cinq, on ne peut pas s'arrêter sur cinq donc il faut continuer , repartir, un, deux, trois, quatre, cinq / un, deux, trois, quatre, cinq, le tout étant assonancé en a. Cela non plus je ne l'ai pas cherché, mais trouvé.

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Mis à jour : 15 janvier 2015