Rencontre avec Jean-Paul Klée (5/5)

propos recueillis par Alain Jean-André, pendant l'été 2002.


Tu disais, Alain Jean-André, ce que je veux faire passer : je ne veux rien faire passer, je suis traversé !... Ce n'est pas un langage de mystique, je ne suis pas mystique, ou alors un mystique très païen. Je suis moi-même envahi d'un langage que je retransmets, ou plutôt c'est la langue française qui, étant tombée sur moi et dans moi, me traverse et elle ressort. Elle aurait pu prendre quelqu'un d'autre, comme une masse picturale ou une masse musicale qui, tout d'un coup est tombée sur x ou z.
…On me dit souvent : vous travaillez. Je regarde les gens et je leur dis : je ne fous rien, je suis en poésie 8 heures par jour, ça n'est pas du travail, au sens où le travail serait une torture, d'après les Grecs et les Latins, le travail étymologiquement est une torture. Or, je suis dans un état de telle joie. C'est comme si je faisais du ski nautique. Je suis à la suite d'un canot à moteur, il y a quelqu'un qui conduit le canot, ce n'est pas le bon dieu, rassurez-vous on le saurait, c'est pas non plus Jacques Réda, forcément, c'est pas Stéphane Mallarmé. Et alors, moi qui suis derrière, je prends mon pied, c'est pas possible !! C'est comme un état amoureux, sauf qu'il n'y a pas –-- oh pardon, nous sommes entre hommes —-- d'orgasme. L'état amoureux est simplement tout en prolongé, en continu, et il se termine par la « chute », la bonne pointe du poème.
Tout ça est très très étrange, très curieux, si bien que le petit Ici-Bas, le recueil Oh dites-moi Si l'Ici-Bas sombrera ?..., qui a paru grâce aux soins très patients, très minutieux de Gérard Pfister, à Paris, aux éditions Arfuyen en avril 2002, n'est qu'un tout petit échantillon de ce que j'écrivais... Ce sont des poèmes courts, d'une quinzaine ou d’une vingtaine de lignes. Un tout petit échantillon de ce que j'écrivais avant ce rush énorme !... On n'a pas idée : il est fou, non il est pas fou. Je n'ai pas pris de calmants depuis 29 ans, juste un peu de café de temps en temps, mais enfin ça n'est pas méchant. 2500 pages, ça va pas !... Si, ça va très bien. Vraiment, très très bien.

…

A.J-A. On est impatient de lire ces poèmes... Il va falloir un volume de la collection Bouquins/Laffont pour les éditer... Et surtout, un bon secrétariat pour taper 3000 pages.
Une dernière remarque liée à l'écriture. Tu as une manière d'écrire, une graphie peu courante. Tu transformes la graphie française. Par exemple tu mets
ü avec un tréma, le c devient k, et dans certains vers, tu ne mets pas de de alors qu'on l'attend. Plutôt que de renvoyer à des procédés du type de ceux utilisés par Raymond Queneau, quand il a essayé de transcrire à sa manière la langue parlée, je me demande si tu ne nous proposes pas un enrichissement de la langue par des procédés proches de ce qu'apportent les idiomes périphériques –-- je pense, en disant cela, à ce que font les auteurs français antillais --. Que pourrais-tu nous dire à ce sujet ?

J-P.K. La question est chouette. Il y avait un premier poème de la Crucifixion alsacienne qui a paru dans le Monde en 71-72, où déjà il y avait un peu de baroque. Le typographe souffrait un peu avec des trémas sur les u, des choses comme ça, et des de qui manquaient.
…Par exemple, pour le poème que j'ai lu tout à l'heure : dans le train j'ai trouvé / une tablette m'a permis de donner / le poème. On comprend : une tablette qui m'a permis de donner / le poème. Ce qui est évidemment rhétorique et tomberait plat. Je préfère l'absence de de, comme dans la Chanson de Roland.
…Quand il y a : le seul büt Etats-Unis, autrement dit : le seul büt des Etats-Unis, le de édulcore, le de banalise.
Il y avait parfois dans les Poëmes de la noirceur de l'occident, parus aux éditions bf à Strasbourg en 1998, un peu de préciosité peut-être. Parce que je n'étais pas encore dans la grande série des 2000 pages. Je me retournais un peu sur moi-même, je n'avais personne à qui m'adresser : les poèmes ne s'adressaient à personne. Les Poëmes de la noirceur de l'occident ne parlaient ni à l'Occident, ni à sa noirceur, ni à mon frère, ni à mon lecteur –-- si, à mon lecteur. Alors, j'abusais un peu : on me l'a parfois reproché. Il y a un peu trop de typographie. Quand vous lisez oralement, vous ne l'entendez plus.
Le e muet, par exemple, j'en ai besoin absolument. Donc il ressort en italique : e. A la page 51, « en France il y a / un Français sur cinq qui actüellement Souffre déjà / de maladie mentale » On comprend que le e est nécessaire. Certains poètes ne naviguent pas dans la typo.
…Donc, pour faire bref, c'est une typo qui était parfois précieuse, un peu trop précise, un peu trop alambiquée, un peu trop tout ce qu'on veut et qui maintenant, dans la grande série Le Bonheur de ... –-- puisque le titre sera Le Bonheur de ... (1), suivi du nom de cette personne, le moment venu -- donc m'adressant à quelqu'un, je n'ai plus besoin de me contourner, la langue n'est plus enroulée sur elle-même, ce qui était un exercice très dangereux. L'autre jour, un escargot avait percé sa coquille, et j'ai cru comprendre que c'est sa tête qui sortait par le dos. C'était un peu gênant pour lui. J'ai essayé de le remettre dans le droit chemin (rires)
…Si la langue tourne autour d'elle-même, c'est Narcisse qui finit mal, qui tombe dans une flaque d'eau.
…Ou alors elle peut s'adresser à Dieu, la langue !
…Il y a un très, très beau recueil qui vient de sortir chez Arfuyen, d'une grande religieuse morte il y a 15 ans dont j'ai oublié le nom. Elle nous a laissé 10 000 pages !!... Elle a pu s'en tirer, elle, en s'adressant à Dieu.
…Il faut quelqu'un, il faut quelqu'un !
…Alors, j'ai cette-e amie-e à Strasbourg, qui reçoit et qui lit mes poèmes si nombreux avec beaucoup d'intérêt.

Voilà sur le précieux de la typographie. Qu'on se rassure, dans les 2500 pages, il disparaît complètement, sauf dans le cas d'une souffrance, quand il y a un cri le ü avec un tréma. Avant Malherbe, les Ronsard, les Rabelais, ou d’autres, ils écrivaient la typo comme ils voulaient. Elle partait dans tous les sens avant que Malherbe vînt et ne coupasse les, hein, à tout le monde, ce qui a donné Louis XIV, Jean Racine. Le prolifique Rabelais n'aurait pas pu survivre à cette opération-là.
…Nous, il nous a fallu survivre à Mallarmé, René Char et Tel Quel !

…

Propos recueillis par Alain Jean-André en août 2002.

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Notes :

1. Dans bonheurs d'olivier larizza, paru en mai 2011, aux éditions du Vanneaux, Jean-Paul Klée publie certaines de ces pages.


(Mis en ligne le 15 septembre 2002 ;
et sous une autre présentation le 15 janvier 2015)


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Mis à jour : 15 janvier 2015