Relever le défi

Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq, Flammarion, 396 p. 105 FF

par Alain Jean-André

Le roman de Michel Houellebecq est un livre qui donne à penser. Donner à penser, me dira-t-on, est-ce le rôle du roman ? N'y a-t-il pas, dans ce but, l'article, l'essai, le traité, etc ? Certes. Mais ce livre est aussi un roman avec des personnages, deux demi-frères très différents, Michel et Bruno, l'un scientifique, l'autre littéraire ; l'un à la recherche constante du plaisir sexuel, l'autre peu porté sur la chose ; l'un, chercheur en génétique qui trouve et influence la vie des hommes, l'autre professeur agrégé qui aurait aimé, peut-être pu, devenir un écrivain.

Le roman raconte la vie de ces deux hommes d'une manière linéaire, ou presque, en les entrecroisant, du milieu du XXe siècle à 2009 ; mais le livre commence à la fin du XIXe siècle et s'achève vers 2029. Les personnages sont pris dans le mouvement filial et historique. Une manière qui permet à Michel Houellebecq de restituer la situation historique, sociale et les mœurs d'une époque, surtout de la période des années 60 aux années 90. Si, par moments, il tape dur, en même temps, il prend du recul.

Mais, me dira-t-on encore, pourquoi ce donner à penser ? Parce que, si l'on doit tenter des comparaisons, toujours problématiques, il faudrait les chercher du côté du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, plutôt que du côté d'une pléthore de romans français de cet automne. Car Michel, chercheur qui travaille dans la génétique, joue un rôle crucial dans l'amélioration du genre humain, pas moins. D'une manière provocatrice, peut-être, et forte, surtout vers la fin, il propose une porte de sortie à nos problèmes humains (souffrance, maladie, mort), une solution eugénique, un saut, qui conduit, grâce à la science, à autre chose. Oh, blasphème ! N'entre-t-on pas en eaux troubles? – ce qui a conduit, si j'ai bien compris, une rupture entre l'auteur et ses comparses de la revue Perpendiculaire.

Il me semble que le lecteur, au début du roman, pourra ressentir une certaine gêne, sinon de l'ennui, et même carrément se tromper (s'il cesse la lecture au milieu du livre), car les choses commencent vraiment à se dessiner dans la seconde partie, c'est-à-dire au moment où, chacun de leur côté, Michel et Bruno rencontrent une femme. Thème romanesque s'il en est. Après avoir tapé dur sur notre société, Michel Houellebecq donne plus de chair à ses personnages, les situations semblent moins artificielles, même si l'écriture et la technique narrative n'atteignent pas des sommets. C'est le travail d'un écrivain au service d'idées fortes, mais aussi au service de la littérature. Alors, certaines pages attestent d'une authentique sensibilité de romancier.

Lire les Particules élémentaires, c'est peut-être approcher, encore une fois, des noces impossibles : celles de l'eau et du feu. Il n'est pas facile de donner dans le roman une placeà la science, au langage scientifique. Il se marie difficilement à celui des émotions. Mais Michel Houellebecq a relevé le défi ; il l'a fait en connaissance de cause, nous proposant une réflexion sur les orientations de la société dans laquelle nous vivons. Il l'a fait en écrivant un livre où finalement, ce qui l'emporte, c'est le désir d'écrire une fable sur notre époque trouble et troublée. Ce qu'on attend de lui à présent, c'est plus de chair, de substance – en somme plus de foi en la littérature.

© Chroniques de la luxiotte
(7 septembre 1998)