Des mots contre la mort

Histoire de ma mort, Harold Brodkey. Traduit de l'américain par Michel Lederer, Grasset et Livre de poche.

par Alain Jean-André

Harold Brodkey

Au printemps 1993, Harold Brodkey, écrivain new-yorkais qui venait de terminer d'écrire son roman, Amitié profane, ressent une extrême fatigue. Il rédige encore un article sur les Academy Awards pour le New Yorker, et, de plus en plus mal en point, il décide de consulter son médecin : « il en a conclu que ce pouvait être le sida ou une pneumocystose. J'ai haussé les épaules. » Il accepte de faire un test VIH, mais refuse d'aller à l'hôpital. Cependant « la maladie devenait plus pesante et plus présente au fil des heures » et, vingt-quatre heures plus tard, il doit être hospitalisé : il a le sida.

Ainsi commence la chronique, sous titrée Ces ténèbres sauvages. Avec une écriture tour à tour lucide, accablée, ironique, tendre, un homme qui se sait condamné se souvient de son passé, lui qui n'a plus d'avenir. Mais il n'a pas peur de la mort : il développe des réflexions sur sa vie, dessine un admirable portrait d'Ellen, sa femme, raconte un dernier voyage à Venise, évoque le futur de son oeuvre et des événements de son enfance.

Au sujet de New York, capitale littéraire et artistique de son époque, il indique: « New York est une ville qui n'accepte aucun mystère, qui se consacre à fureter, à apprendre, à révéler. Je trouve le discours new-yorkais horrible, les conclusions personnelles stupides, l'idée de diaboliser et d'idéaliser l'expérience des autres haïssable et méprisable. Et puis le réalisme, les jugements prononcés comme si on ignorait rien, les mensonges, l'imposture, la violence verbale sans frein qui est ici le propre des Juifs comme des non-Juifs, l'ambition froide, sont, je le répète, invivables. »

Harold Brodkey appartenait à une famille d'immigrants juifs. Vers la fin du livre, et de sa vie, il indique : « Les histoires vraies, les récits autobiographiques, de même que quelques romans, ont commencé il y a longtemps, avant les faits qu'ils racontent, avant la naissance des peuples dans les légendes. Ainsi, une autobiographie traitant de la mort devrait comporter, pour ce qui me concerne, l'histoire de la communauté juive européenne et relater les événements intervenus chez les Russes et les Juifs -- les pogroms, les exodes, les meurtres et la révolution qui ont conduit ma mère à venir ici.[...] Ainsi, je devrais aussi composer une invocation à l'Amérique, à l'Illinois, aux coins du monde, à l'immigration, au nomadisme, à l'orgueil des femmes, à la luxure et, dans certains cas, à la prudence. »

S'il n'a pas réalisé ce programme, son livre en donne des échos. Il nous offre un témoignage sans effets littéraires : pas de phrases trop longues, de métaphores, de constructions complexes. Le texte sourd pendant les trois années de cette épreuve (aux détours des pages, on devine qu'il n'a pas été facile d'écrire). L'écriture nue, dépouillée compose un récit superbe, sans pathos ni colère, qui frappe par la justesse de ton, malgré la souffrance et la destruction physique subie au jour le jour.

© Chroniques de la luxiotte
(11 mars 2001 ; revu le 18 avril 2010)