Circuler dans l'Ouvert

Et néanmoins, Philippe Jaccottet, proses et poésies, éditions Gallimard.
Notes du ravin, Philippe Jaccottet, éditions Fata Morgana.
Carnets, 1995-1998 (La semaison, III), Philippe Jaccottet, éditions Gallimard.

par d'Alain Jean-André

Ouvrir un nouveau livre de Philippe Jaccottet, c'est retrouver dès les premières pages la justesse d'une voix : une voix persuasive, insistante, qui sait épouser les mouvements de l'être. Le poète essaie toujours d'accorder au plus près expérience et écriture, en se méfiant de l'emploi des mots ; malgré cette méfiance, il tente de reconstituer des moments qui illuminent ses journées, comme si la poésie consistait à faire venir dans la langue une réalité fuyante, à rendre visible l'invisible.

Ce printemps Philippe Jaccottet propose au lecteur trois livres, à moins qu'il ne s'agisse d'un livre éclaté, de graines de poèmes dispersés sur les pages, sous trois couvertures différentes. En fait, on peut établir quelques différences entre Et, néanmoins et Notes du ravin, recueils de proses et de poésies, et Carnets (1995-1998) troisième volume de La Semaison.

Depuis Cahier de verdure (1990), Après beaucoup d'années (1994), Philippe Jaccottet a pris l'habitude de mêler dans ses livres des pages de proses et de poèmes. Il n'est pas le seul poète contemporain à utiliser ce mode de composition, qui atteste peut-être d'une grande nostalgie pour des formes traditionnelles. Notons tout de même qu'il s'est débarrassé depuis longtemps des règles traditionnelles, il est vite passé au vers libre, forme poétique qui s'accorde mieux à sa respiration, aux mouvements de son écriture. Dans Et, néanmoins, quand le vers est présent, il devient verset méditatif, alors que dans Notes dans le ravin l'auteur s'accorde plus de liberté. Dans un livre comme dans l'autre, ce qui domine, c'est une écriture qui esquisse sans souligner : un poème léger comme un haïku, une notation à partir d'une promenade ou d'une lecture, des moments privilégiés, des petites épiphanies fixées par l'écriture, qui ouvre « brusquement sur ce qui n'a plus ni nom, ni parfum, ni saison

En somme, dans ces deux livres qui prolongent une période d'écriture, on constate le passage progressif à une prose qui se souvient du poème, reprend ses images, les réanime dans une phrase plus souple, plus accordée à sa manière de penser ou de rêver. On remarque – n'est-ce pas en grande partie lié ? – que Philippe Jaccottet est nourri de réminiscences des classiques et des romantiques allemands, ainsi que d'auteurs du XXe siècle, dont il reprend ou médite les images ; en cela, il atteste d'une constante réflexion sur l'acte d'écrire.

Du troisième volume de la Semaison, Carnets (1995-1998), recueil de notes journalières, de récits de rêves ou de voyages, je retiendrai trois aspects. D'abord, les récits de documentaires vus à la télévision (le poète est bien un homme contemporain) : Philippe Jaccottet dresse un tableau émouvant du voyage d'un messager du Dalaï Lama au royaume du Mustang ; il s'arrête aussi sur les journées d'un dresseur d'aigles au Kazakhstan. Dans ces deux cas, il a l’impression d’une ouverture sur des mondes « plus chargés de mythologie qu'aucun taureau », et d'avoir rejoint « quelques instants le monde du mythe », celui d'Ulysse si on veut ; mais surtout, d'avoir entraperçu « des morceaux d'épopée vécue », « les derniers restes ».

Les récits de rêves – nombreux, parfois longs – révèlent une autre dimension de ce livre. Ils racontent presque tous l'« impossibilité de trouver le lieu où l'on voulait se rendre », le sentiment, quelquefois angoissant, de perdre son chemin, et de se retrouver dans une ville inconnue ou une banlieue étrangère. Thème dominant du labyrinthe qui amène Philippe Jaccottet à poser cette question « Quelle est la part de moi qui se sent égarée au point de refaire si souvent ce genre de rêve ? » Bien entendu, il laisse la question totalement ouverte. Mais le lecteur ne peut s'empêcher de se demander pourquoi le poète donne une telle place à ses rêves.

Enfin, dans ce volume, Philippe Jaccottet montre encore une fois le bienfait de lectures nourricières, celles de Claudel, de Maurice de Guérin, de Bailly ; celle de Proust aussi : il relève une réflexion au sujet d'un verger de pommiers (« nous sentons qu'il y a comme quelque chose là-dessous, notre plaisir est comme profond »); ou celle de Takemoto qui étudie Malraux et note une phrase lumineuse (« ce que nous appelons alors la poésie est peut-être la présence, rendue soudain sensible, de la consonance de l'univers »). Voyages avec les livres, pour y saisir les « idées pleines opposées aux idées creuses ».

Dans ces trois livres, Philippe Jaccottet fait entendre – et c'est vivifiant dans le bruit de fond, les cacophonies présentes – sa voix juste, équilibrée. Il poursuit ses variations quasi musicales, reprend les mêmes images sans en altérer la fraîcheur, dans une écriture poétique – proses ou poèmes – qui est aussi une éthique. S'il est l'un des derniers poètes d'une époque, par les images employées qui viennent d'une longue tradition, il est l'un des premiers par sa manière de ne pas vouloir clore, achever une oeuvre.

« L'entre-deux, l'enclos ouvert, écrit-il, peut-être ma seule patrie. »

© Chroniques de la luxiotte
(20 juin 2001)