L'Afghanistan avec Nicolas Bouvier

L'usage du monde, Nicolas Bouvier, Petite bibliothèque Payot

par Alain Jean-André

Avec les événements présents, qui nous plongent dans une période trouble où domine la fascination du désastre, on entend souvent le mot Afghanistan, quand on ne voit pas des images dramatiques. Devant cette avalanche de discours et d'images, de titres et de paroles, on peut relire les pages de Nicolas Bouvier qui a voyagé dans ce pays en 1954. A la fin de L'Usage du monde, il raconte sa traversée de ce pays, il trace quelques croquis d'une grande acuité accompagnés de réflexions éclairantes.

Cette image, tout d'abord : « L'Afghanistan n'a pas de chemin de fer, mais quelques routes de terre battue dont l'usage est de médire. Je n'y souscrirai pas. Celle qui monte de Kandahar à Kaboul est semée de crottin frais, de marques de sabots et de ces empreintes de chameaux qui font dans la poussière de larges trèfles à quatre feuilles. Elle chemine entre d'amples versants étendus sous un ciel d'altitude. L'air de septembre est transparent, la vue porte loin, et ce qui domine c'est un vif brun montagnard tranché ça et là par un vol de perdrix, un bouquet de peupliers dont chaque feuille se dessine, les fumées d'un village. »

Aux Afghans, avec un vocabulaire concret et poétique, il donne une présence quasi photographique : « [...] une heure ne passe pas sans qu'on croise un de ces hauts camions verni comme un jouet en bleu pervenche, en vert pistache, qui brille dans tout ce brun. Un paysan sur son âne, une faucille chaude de soleil sous le bras. Un porc-épic. Ou une troupe de romanichels Koutchi installés sous un saule...»

Quand la rencontre a lieu, ses remarques montrent une mentalité : « On pense ici que témoigner trop d'intérêt ou de bonhomie nuirait à l'hospitalité. Selon une chanson populaire afghane, le personnage grotesque, c'est celui qui reçoit son hôte en lui demandant d'où il vient, puis le tue de questions des pieds à la tête. Vis-à-vis de l'Occidental, les Afghans ne changent en rien leur manière. Pas trace de veulerie, pas trace de ce « psychisme » avantageux que vous opposent certains Indiens médiocres. Est-ce l'effet de la montagne ? C'est plutôt que les Afghans n'ont jamais été colonisés, [...] donc pas d'affront à laver, ni de complexe à guérir. Un étranger ? un firanghi ? un homme quoi ! »

Nicolas Bouvier rappelle aussi la riche histoire de ce pays et le rôle central de Kaboul qui fut un « centre du monde  ». « Pendant des siècles, précise-t-il, la province de Kaboul, qui commande des cols de l'Hindou-Kouch et ceux qui descendent vers la plaine de l'Indus, a fonctionné comme un sas entre les cultures de l'Inde, de l'Iran hellénisé, et par l'Asie centrale, de la Chine. » Il rappelle ainsi le rôle de passage, de relais, d'échanges de cette ville et de ses territoires qui se trouvaient autrefois sur ce que l'on nomme aujourd'hui la route de la soie.

Au sujet d'une période (historique) plus récente, Il ajoute : « Pour avoir abondamment pillé leurs voisins, les Afghans ont longtemps soupçonné l'étranger d'en vouloir faire autant chez eux. Sans se tromper de beaucoup. Les Européens, au XIXe siècle, on leur tirait dessus ; ce n'est qu'en 1922 qu'on a entrebâillé la porte pour en laisser passer quelques-uns. Cet éclectisme a ses avantages, parce que là où l'Occident est incapable d'imposer ses mercantis, ses adjudants, sa camelote, il se résigne à envoyer des gens d'esprit,– diplomates, orientalistes, médecins – qui ont de la curiosité, du tact, et comprennent très bien comment on peut être Afghan. »

Un peu plus loin, parlant des communautés étrangères présentes en Afghanistan : « [...] Quant aux Américains, on les voyait moins encore. Ils vivaient en marge à leur ordinaire, apprenaient le pays dans les livres, circulaient peu et buvaient leur eau bouillie, crainte de virus et de maladies qui d'ailleurs ne les rataient pas », révèle-t-il. Doit-on lire dans cette phrase de la malice ou autre chose ?

Relire L'Usage du monde, c'est constater que nous sommes passés, en fait depuis bien des années, à une autre époque (quand on lit L'Eté grec de Jacques Lacarrière, on fait le même constat). Relire ce livre, c'est constater combien l'expression « écrivains voyageurs », qui fait vendre de plus en plus de livres, correspond à la fin d'une idée du voyage. Pourrait-on aujourd'hui, comme Nicolas Bouvier en 1953, partir avec une petite Fiat Topolino de Bruxelles, Paris, Genève ou Berlin et, par la Bosnie, la Macédoine, la Turquie, l'Iran, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Inde rejoindre le Sri Lanka (l'ancienne Ceylan) et se retrouver un peu plus tard au Japon ? On est loin d'en être certain.

Pour finir, je relève une citation très poétique qui évoque l'impression du voyage, celui de la découverte des paysages, d'autres habitants de la terre et, peut-être, la découverte d'une part de soi : « Les soirs de novembre, le vent du nord descend sur Kaboul par bouffées, balaie les relents du bazar et laisse dans les rues une fine odeur d'altitude. C'est l'Hindou-Kouch qui fait signe. On ne le voit pas, mais on le sent derrière les premières chaînes, tendu dans la nuit comme un manteau. Tout le ciel en est occupé. L'esprit aussi : au bout d'une semaine on n'a plus que la montagne en tête, le pays qui s'étend derrière, et à force d'y penser, on y va.»

© Chroniques de la Luxiotte
(21 septembre 2001)


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