Fantaisies rhénanes

Rêveries d'un promeneur strasbourgeois, Jean-Paul Klée, La Nuée Bleue, 110 pages, 12,96 €

lecture d'Alain Jean-André

Lire une page de Jean-Paul Klée, c'est tout de suite aborder un ton, une manière inimitable d'employer la langue, de jouer avec les mots. Dans ce nouveau livre, l'écrivain alsacien annonce carrément la couleur : il fait, dit-il, « dans le mélancolik, le fragmenté, l'impüdik, l'actualité, le rigolo, le parfümé, l'oblik, le ramassé, l'imprévü, le barok, le continental des fleurs des fées !... » Cette fois, le poète roux, le « flâneur », le « glandouilleur » célèbre à sa façon sa grande ville rhénane, Strasbourg.

Pas un livre de poèmes, comme ces époustouflants Poëmes de la noirceur de l'Occident (1998), ni un extrait de son immense journal, Mon coeur flotte sur Strasbourg comme une Rose rose (1988), ni le Journal du fiancé (1985) ; non, il offre à présent 47 chroniques notées « dans son carnet avec son vieux crayon à mine bleutée » : des flâneries, des portraits, des scènes de rues, l'évocation de personnages illustres, des rêveries, bref, tout un bric-à-brac de « riens » qui charment le lecteur. On est presque étonné par le ton paisible, apaisé, « mélancolik » de certaines pages (l'éditeur a-t-il demandé au militant de baisser la voix ?) ; ce qui ne veut pas dire disparition de la verve.

Exemple : sait-on si le fils du Kaiser Guillaume « fumait des anglaises ou préférait le havane,... se rinçait la dalle au curaçao, à la bière bavaroise ou au vin de Moselle » ? Le ton est donné. Il permet des saynètes hilarantes, des portraits hauts en couleurs. Exemples : l'ami Peter « ingénieur en ütopies & à sa manière socio-magicien, bref, constructeur de roues éoliennes, de cerfs-volants » ; Sido Gall « une femme-fée, une femme-oiseau, micro-psychologue, danseuse, müsicienne, amatrice de lecture de yoga ». Et ainsi de suite, jusqu'à la fantaisie la plus débridée rattrapée par l'actualité : « Il ne restera de mon âme moisie qu'un opus ou deux, perdus au fond de la Très Grande Bibliothèque de Strasbouri, vous savez, celle que les bombardements du terrorisme international détruisirent le 11 août 2018 ?... »

Pour Jean-Paul Klée, Strasbourg au Moyen Age avait « le rang de Venise ou de Bruges, ou Prague. » Combien de figures illustres y ont vécu ou y sont passées ? le « miraculeux Mozart », Balzac qui accueillit « Mme Hanska, la princesse russe de ses rêves », Gustave Doré, Gutenberg, Erasme de Rotterdam, Gérard de Nerval, Goethe, Tauler, Eckhart. « Quelle gloire ! », s'exclame notre auteur qui (à 56 ans) a conservé un regard d'enfant émerveillé: « L'autre dimanche à l'Ecomusée, on a vu des vendeurs de cerfs-volants, des essayeurs de cercueils, des amuseurs d'illusions ou des tricoteurs de bulles de savon !... » Une prose baroque, un vrai régal.

© Chroniques de la luxiotte
(Mis en ligne le 22 septembre 2001)


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