Tragédie grecque dans un roman noir

Argent brûlé, Ricardo Piglia, traduit de l'espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo, Zulma, 272 pages 20,30 €.

par Alain Jean-André

Avec Argent brûlé, l'écrivain argentin Ricardo Piglia (décédé en janvier 2017) a fait une entrée remarquable dans le roman noir, montrant avec brio qu'il refusait de s'enfermer dans une seule forme d'écriture. Son oeuvre compte des ouvrages variés, de Respiration artificielle (éditions André Dimanche, 2000), livre qui renouvela les formes narratives en Argentine, à Pour Ida Brown (éditions Gallimard, 2015), parodie de roman universitaire. Dans Argent brûlé, il raconte une histoire vraie, comme l'indique l'épilogue. Parti d'une affaire criminelle survenue entre septembre et novembre 1965, à Buenos Aires et Montevideo, il a rédigé un polard au rythme haletant qui atteint une intensité et une force digne d'une « tragédie grecque ».

Le livre est construit à partir de deux moments forts : l'interception d'un fourgon entre la Banque de la Province et l'immeuble de la mairie à Buenos Aires, la résistance acharnée de trois gangsters contre trois cents policiers à Montevideo. Actions violentes, courses poursuites, sentiments tranchés, situations au-delà de la réalité se succèdent. L'auteur superpose des versions venues de différentes sources, en respectant l'ordre de succession des événements. Il a utilisé des matériaux authentiques : articles de journaux, interview d'un gangster par un journaliste du journal El Mundo, transcription d'interrogatoires, rapports psychiatriques, déclarations de témoins, etc.

Mais le texte n'aurait pas eu cette densité si l'auteur n'avait pas fait des retours en arrière qui situent les protagonistes. Loin de s'en tenir aux faits, Ricardo Piglia évoque le passé ou les rêves des acteurs. Alors, Mereles le Corbeau, Bébé Brignone, Gaucho Dora et Malito (« Mala la Folle" comme l'appelait Dorda le fou  ») deviennent des êtres vivants lancés dans une aventure totalement impossible.

On soulignera le remarquable travail du traducteur, François-Michel Durazzo. Il a su restituer la langue des malfrats argentins, notamment leur argot, ce qui donne au texte non seulement une saveur particulière, mais accentue la dimension pathétique du livre. Ce travail de passeur nous fait toucher pleinement la dimension que Ricardo Piglia voulait atteindre : une « version argentine d'une tragédie grecque ». Les héros décident d'affronter l'impossible et de résister, et ils choisissent la mort pour destin.

Alain Jean-André © Choniques de La Luxiotte, 14 octobre 2013. Article revu le 26 janvier 2017