Avec Cendrars, au coeur du monde

Du monde entier au coeur du monde, Blaise Cendrars, éditions Denoël et Poésie/Gallimard.

par Alain Jean-André

L'oeuvre poétique de Blaise Cendrars (1887-1961) est de nouveau rééditée, avec quelques textes inédits – et l'on retrouve, dès les premiers vers, une modernité qui n'a pas pris une ride. Les voyages, la technique, le cinématographe, les arts, l'actualité sont présents dans le flux de ses vers. On entend tout de suite la voix d'un être gourmand du monde entier, qui dévoile un « je » immédiatement proche, loin de tout maniérisme ; on devine aussi un poète pleinement conscient de la part de « jeu » propre à l'acte d'écrire. Deux faces d'un poète qui n'a peut-être pas encore fini d'étonner.

Cendrars a tenu à ouvrir l'édition de ses poésies complètes par trois poèmes longs : Les Pâques à New York, 225 vers dans lesquels on entend des échos de Villon ; la Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, 457 vers dans lesquels il brasse noms de gares sibériennes, événements révolutionnaires, bribes de son existence, accompagnés du bruit des roues sur les rails ; Le Panama ou les aventures de mes sept oncles, poème qui lui donne des oncles hauts en couleurs, partis au diable, qui ont tous eu le mal du pays (la fameuse nostalgie suisse). Ces poèmes, et les suivants, manifestent un optimisme voisin du futurisme, sa prosodie syncopée ressemble à une improvisation de jazz. Pourtant, il a lancé ce feu d'artifice avant la Grande Guerre, celle des poilus, de la der des der, où il a perdu son bras droit à la ferme Navarin.

On trouve dans cette poésie des allusions à des peintres ou des poètes qu'il fréquenta : Chagall, Modigliani, Apollinaire, Fernand Léger, Jean Cocteau, Roger de la Fresnaye, Rémy de Gourmont, ce qui donne des images nues comme les titres des journaux d'une époque insouciante qui vivait sur un baril de poudre ; on rencontre aussi des allusions aux querelles littéraires qui indiquent comment Blaise Cendrars essayait de se situer ;  surtout, on sent un esprit bouillonnant, inventif, un Vésuve en éruption, un voyageur qui fait entrer le grand large et l'actualité dans la poésie, mais aussi les mots du modernisme, ce qui produit des vers surprenants, ceux-ci par exemple, pris au hasard, à la fin du poème Tour Eiffel (1913) :

« Gong tam-tam zanzibar bête de la jungle rayon-X express
    bistouri symphonie
Tu es tout
Tour
Dieu antique
Bête moderne
Spectre solaire
Sujet de mon poème
Tour
Tour du monde
Tour en mouvement »

Cendrars a écrit des sonnets dénaturés, des poèmes nègres, des poèmes élastiques, des poèmes qui rappellent une toile cubiste ; on constate souvent, dans sa manière d'utiliser le langage, des correspondances picturales. Avec le recueil Documentaires il est allé plus loin : il a construit une « supercherie littéraire » qui en a mystifié plus d'un. Pourtant, elle révèle – comme l'a magistralement montré Francis Lacassin – une création d'une grande originalité et un bel exemple de collaboration littéraire.

Les poèmes sont regroupés en parties qui évoquent les voyages, le grand large : West, Far West, Terres Aléoutiennes, Le Sud, Le Nord, Iles, Chasse à l'éléphant, etc. Ils font voyager (le lecteur), semblables à des photos, à des notes prises hâtivement dans un port ou sur une route, dans un train ou au bord d'un fleuve. Le volume se termine par cette indication qui n'a l'air de rien : En voyage 1887-1923. En voyage depuis le premier jour de sa naissance ? Personne n'a été intrigué. Les critiques se sont extasiés sur l'art de Cendrars, comme il savait admirablement rendre la vérité des paysages observés ! En fait, ces « paysages observés », si criants de vérité, Cendrars ne les avait jamais vus ; il les avait lus dans les livres d'un écrivain qu'il admirait et qui, lui-même, ne les avait jamais regardés avec ses yeux, mais les avait imaginés. Puissance de la littérature.

En lisant Blaise Cendrars, on entend la voix généreuse, chaleureuse, d'un poète authentique qui a tourné « dans la cage des méridiens » avant l'ère des jets, des voyages organisés, des « écrivains voyageurs » – c'est-à-dire, avant tout le monde. En le lisant, on sent combien nous vivons dans un monde fini, sur notre planète minuscule, ce qui ne veut pas dire qu'on est arrivé au bout, que tout a eu lieu et a été écrit.

Terminons avec quelques vers révélateurs :

« Platon n'accorde pas droit de cité au poète

Les amis, les proches
Tu n'as plus de coutumes et pas encore d'habitudes
Il faut échapper à la tyrannie des journaux
Littérature
Vie pauvre
Orgueil déplacé
La femme, la danse que Nietzsche a voulu nous apprendre à
    danser
La femme
Mais l'ironie ? »

© Chroniques de la Luxiotte
(13 mars 2002)