Acide, arc-en-ciel, Erri De Luca

Acide, arc-en-ciel, Erri De Luca, traduit par Danièle Valin, Rivages poche, 7,3 €

lecture d'Alain Jean-André

L'écriture d'Erri De Luca fait éprouver au lecteur un charme : elle sait mettre à distance, dépouiller jusqu'à l'os, ne pas s'encombrer d'anecdotes --elle atteint parfois, dans sa limpidité et sa fulgurance, la densité du poème (j'allais écrire, l'éclat du diamant). L'auteur italien n'est pas un grand constructeur, plutôt un artisan, un tailleur de pierres (précieuses), ce qui explique sans doute son succès en Italie. Plutôt que de parler d'un livre récent, je voudrais m'arrêter sur un récit publié à Milan en 1992, Aceto, Arcobaleno (Acide, Arc-en-ciel), disponible en poche. Un petit livre d'une grande portée.

Que raconte ce récit ? Le narrateur, qui vit dans une maison « à l'écart des routes » se remémore une succession de rencontres qui ont eu lieu dans sa demeure campagnarde ; ou plutôt les pierres volcaniques de cette maison se mettent à lui parler : ainsi naissent les récits de vieux amis de lycée qui lui ont raconté leur vie, alors que leurs cheveux avaient déjà blanchis – en fait, Erri De Luca évoque trois trajectoires emblématiques d'hommes de sa génération.

Il y a d'abord celui que l'on pourrait appeler un « combattant », un homme engagé qui devient un assassin, et qui fait penser à un membre des brigades rouges ; il y a le missionnaire qui part en Afrique en mission évangélique, qui découvre là-bas une réalité beaucoup plus complexe qu'« il ne l'imaginait au départ » – qui fait penser, lui, à l'action humanitaire. Il y a enfin celui qui se désigne comme un « courtisan errant », un homme qui n'a pratiqué aucun métier et qui a connu la prison et l'incompréhension. Ces récits de vies, dans une lumière singulière, sont autant de méditations sur les possibles de l'existence, ses illusions, ses errances.

Dans ce livre, l'auteur a mis beaucoup de lui-même : militant d'extrême gauche, maçon  sur les chantiers, évolution vers le mysticisme, il est à la fois tous les personnages de son récit. Mais, l'intérêt de ce petit livre vient du fait qu'il touche à notre présent (d'européen) le plus incandescent  en déployant une écriture légère comme une brume, limpide comme une éclaircie après l'orage.

© Chroniques de la luxiotte
(Mis en ligne le 14 avril 2002)