Mélancolia de l'Ici-Bas

...Oh dites-moi Si l'Ici-Bas sombrera ?..., Jean-Paul Klée, éditions Arfuyen, 82 pages, 12 €.

lecture d'Alain Jean-André

Il y a au moins deux façons d'aborder les livres de Jean-Paul Klée : l'une, traditionnelle, consisterait à distinguer prose et poésie ; dans ce cas, l'auteur propose ce printemps un nouveau recueil de poèmes, moins volumineux que les précédents ; mais on peut aussi se demander si, depuis le milieu des années 70 – c'est-à-dire depuis 25 ans –, Jean-Paul Klée ne nous fait pas parvenir, d'une manière plus ou moins régulière qui doit tenir aux possibilités d'édition (1983 - 1985 - 1988 - 1988 - 2001 - 2002), des fragments de son « immense journal » – il en a si souvent parlé ! – le poète s'avouant diariste impénitent qui tenterait de sauver par l'écriture la fuite inéluctable des jours.

Ce nouveau recueil, ...Oh dites-moi Si l'Ici-Bas sombrera ?....(33 poèmes en tout) reprend des feuillets écrits au jour le jour, pendant un mois (18 septembre - 22 octobre 2000), plus un poème (13 février 2002), presque tous dédiés à des membres de la diaspora poétique française. Car la grande affaire de Jean-Paul Klée, l'affaire de toute sa vie, c'est d'abord la poésie vivante, vibrante, baroque, à partir des petits riens de l'existence ; dans ses vers, pas d'hermétisme, de minimalisme, d'intellectualisme : pas des haïkus, plutôt des Upanishads, celles d'un rhénan qui râle contre « la Khonnerie de l'Occident », qui traîne au bord du Rhin (ce Gange européen) sa solitude de vieux garçon semblable à « un gros lézard un peu / métaphysik », et même, qui commence à se questionner au sujet de son oeuvre « ...où iront les kilos de cahiers que j'ai / noircis?... »

En fait, à chaque publication, il nous offre des fragments de ce grand livre qui flotte sans doute quelque part entre sa table de travail et les cerfs-volants des enfants. Cette fois – on l'avait déjà remarqué avec les Rêveries d'un promeneur strasbourgeois parus l'an dernier –, ce recueil s'inscrit sous le signe de la « melencolia » (Dürer est tout proche), ce qui donne ces « mélancolies » (est-ce une nouvelle forme poétique ?) qui mettent à nu le « blues » de ses journées désoeuvrées. On y voit même poindre des doutes au sujet de l'écriture : « .la poésie jamais ne me / sauvera... elle n'a fait que m'émouvoir aussi m' / enfoncer davantage dans le MAGMA.. » ; et encore : « ... on ne saurait même plus qu'à la / fin du XXe siècle il y avait à strasbourg un pauvre ji.pé.ka.qui chan- / tait plus haut qu'on osait... »

Pourtant il faut redire ici (surtout si on ne l'a pas encore lu), Jean-Paul Klée emploie les mots avec une gourmandise sans pareille ; en quelques vers, il dit ses peines et crée un monde à la fois facétieux et merveilleux. Un poème comme L'électricité ?...(p.65) réunit le sublime et le drolatique dans un récit d'une grande virtuosité. Il faut souhaiter que les textes de cet auteur sortent du cercle des poètes pour atteindre un plus large public. A quand la reprise d'un – ou de plusieurs – de ses recueils dans la collection Poésie/Gallimard ? On le verrait bien à côté de Jean-Paul de Dadelsen et de Jean-Pierre Verheggen.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 15 juin 2002)


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