La brutalité du fait

Françis Bacon ou la brutalité du fait, Michel Leiris, L'école des Lettres/Le Seuil

par Alain Jean-André

Il existe des petits livres éclairants qui dépassent des ouvrages volumineux et compliqués. Un après-midi d'hiver pluvieux et venteux, j'ai remis la main sur un tel volume : quelques textes de Michel Leiris consacrés au peintre Francis Bacon. Précisément, trois études de l'écrivain, un entretien avec Jean Clay et cinq lettres inédites du poète au peintre. Au total, une réflexion perspicace sur le « réalisme » de l'artiste britannique.

Dans ce petit livre, Leiris explique pourquoi, à son avis, les tableaux de Bacon sont « absolument criants de présence », « aussi vivant(s) que la vie même ». Ils dépassent tout ce qui est anodin ou anecdotique ; ils projettent sur la toile, « sans halo métaphysique ni sous-entendu psychologique », des êtres humains dans ce qu'ils ont de plus abrupt et fascinant, avec un « réalisme paroxystique. »

L'artiste n'est pas en rupture complète avec une tradition picturale. On sait combien des toiles de peintres qui l'ont précédé (le portrait d'Innocent X par Velasquez, le Christ portant sa croix de Grünewald) ou des photographies ont été un point de départ de nombreux de ses tableaux. Mais il a voulu échapper à toute reproduction avec les moyens artisanaux de la peinture, révélant « à l'état pur, son émotion en face (de) réalités impossibles à considérer dans un esprit d'entière objectivité sans que tout le problème humain soit du même coup posé ». Réalisme donc, mais aussi lyrisme. Deux tendances opposées qui ont produit son « traditionalisme perturbé »

Pourtant les tableaux de Bacon baignent dans une modernité immédiatement lisible. Le montrent, les objets qui voisinent avec les nus : divan, fauteuil roulant, bidet, ampoule électrique. On est loin d'une réalité mythologique, idéale ou intemporelle. L'artiste construit « une réalité neuve qui a plus de poids qu'une image » ; mieux : il instaure « un réalisme qui tend moins à figurer qu'à instaurer le réel ».

Loin de l'expressionnisme, de son aspect caricatural, mais avec une virulence de facture qui devient une virulence thématique, Bacon met en lumière une réalité à laquelle l'être humain de l'Occident moderne tente d'échapper : « son total isolement », nous précise Michel Leiris. Même si l'art, et la peinture en particulier, ne peut plus être qu'un jeu, il révèle le caractère tragique de notre condition.

© Chroniques de la Luxiotte (1 mars 2002)


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