Humanisme et bestialisation

Règles pour le parc humain, Peter Sloterdijk, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, Les Mille et Une Nuits, 2,50 €

lecture d'Alain Jean-André

On se rappelle la controverse qui s'est développée à l'automne 1999 dans l'opinion publique allemande au sujet de ce petit texte brûlant : Règles pour le parc humain. C'est une réponse, presque cinquante ans plus tard, à la Lettre sur l'Humanisme de Heidegger. Les remous de l'agitation médiatique passée, on peut lire plus sereinement ces 46 pages, accompagnées d'une postface éclairante de l'auteur sur le rôle de la médiatisation.

Il faut d'abord souligner, pour toutes celles et ceux qui associent le mot philosophie à langage hermétique, difficile, combien la langue de cet auteur est accessible : elle permet d'entrer dans la pensée d'un philosophe contemporain qui voisine sans honte avec les penseurs libertaires et nietzschéens français du XXe siècle emprunte des éléments de réflexion à la philosophie allemande contemporaine ainsi qu'à la littérature.

De quoi parle ce petit texte ? D'un essai de réflexion sur le « plus grand impensé face auquel l'humanisme a détourné les yeux depuis l'Antiquité » : « la domestication de l'être humain ». Et de préciser : « celui qui s'interroge aujourd'hui sur l'avenir de l'humanité et des médias de l'humanisation veut au fond savoir s'il existe un espoir de juguler les tendances actuelles qu'a l'être humain à retourner à l'état sauvage ». Peter Sloterdijk montre, dans cette perspective, le rôle des humanités, de la lecture (la bonne lecture), du langage. Son interrogation passe par Nietzsche, – qui met le doigt sur « le combat entre les éleveurs du petit homme et les éleveurs du grand homme » – et le Socrate du Politique – qui indique que « la mission (du maître de l'art pastoral royal) ne serait autre que de planifier des qualités pour une élite qu'il faudrait spécialement élever au nom de la globalité ».

On voit combien les considérations du philosophe peuvent déranger. Elles prolongent le débat de Critique de la raison cynique, ouvrage fondamental paru en Allemagne en 1983. En lisant Peter Sloterdijk, on ne peut s'empêcher de penser à celles, à ceux qui parlent encore d'humanisme, à l'école par exemple. N'évoque-t-on pas, en employant ce mot, une époque révolue depuis au moins cinquante ans ? La mise en place de la culture de masse (radio, cinéma, télévision, etc) a développé des médias qui divertissent – au sens pascalien du terme –, qui désinhibent : avec eux, ce qui domine à présent, ne sont-ce pas la « brutalité guerrière », la violence immédiate, « la bestialisation quotidienne des être humains » ?

Peter Sloterdijk, présente le mérite de penser d'une manière provocante des questions de fond. Il n'est pas le seul. La lecture de ce petit livre est particulièrement intéressante sous cet aspect.

© Chroniques de la luxiotte
(Mis en ligne le 11 mai 2002)