Dans le mille

Hellfire, Nick Tosches, Editions Allia, 238 pages, 18,29 euros€

par Georges Len

D'aucuns se posaient, ces dernières décades, une question iconoclaste : existait-il (quelque part dans notre grand chaos climatisé) une littérature rock ? On trouvait toujours quelqu'un d'un peu distrait pour citer la beat generation, Jack Kerouac, Ginsberg, Burroughs, etc. Un beau mélange qui menait nulle part.

Pourtant le rock, cette musique sauvage qui déferla sur les ondes du fond des années 50, semblait avoir laissé sec les lettrés. Alors ? Rien à l'est, rien à l'ouest ? A voir. Aux Etats-Unis, des journalistes venus de la presse rock, ont écrit des bouquins. Le plus talentueux d'entre eux est peut-être Nick Tosches. Ce gars est capable de vous faire prendre des artistes qui ont produit une musique atroce pour des génies musicaux. Menteur comme un écrivain ? Non, plutôt possédé par certaines idées fixes qui permettent d'aller loin. Avec Hellefire, biographie de Jerry Lee Lewis qui a mis 20 ans à parvenir au pays d'Astérix, on découvre un réel écrivain.

Ce livre nous plonge dans le vieux Sud, celui de Faulkner en Louisiane très exactement, ces terres plates caressées par les eaux fangeuses du Mississipi. Nick Tosches ne commence pas son bouquin par les vagissements du petit Jerry Lee, quand il n'a pas encore un cheveu sur la tête ; il plonge deux siècles plus tôt, partant de l'arrière grand-père, et remonte les générations. Avec une écriture, un ton, des périodes bibliques, il montre comment la semence des Lewis a donné une grande tribu du côté de Moroe et de Ferriday. On se marrie jeune, on boit sec, on est parfois des durs, mais surtout des gens du Sud. On vit au pays des sectes pentecôtistes. On aime la musique dans les églises où souffle l'Esprit Saint, aussi en dehors des églises ; et le petit Jerry Lee naît dans cette soupe-là.

Le récit est lancé. Après le ton biblique épicé par le langage du Sud, on passe à l'ascension du rocker qui a pour seul rival Elvis Presley. A l'épopée d'une famille succède celle d'un homme, le Tueur, surnom qui lui vient de l'école ; il se met à jouer, chanter du boogie-woogie – « la musique du Diable » –, à accélèrer le rythme. On est en 1954, date de naissance du rock'n'roll. L'interprétation de Whole lotta shakin' goin' on propulse Jerry Lee Lewis vers les hauteurs : tournée au Canada, prestations à New York. Il atteint des sommets, mais ses concerts déchaînent la violence.

Pourtant la chute vient vite. Pendant une tournée en Angleterre, il révèle son mariage avec une fille de 13 ans. C'est son troisième mariage. De Gaulle, qui évite une guerre civile au pays des mangeurs de grenouilles, lui pique la une des journaux. Et tout s'effondre. Mais après une traversée du désert, il renaît de ses cendres. Quand il revient sur le devant de la scène, il se trouve en complet décalage, ce qui donne des pages piquantes. Extrait : « la situation n'était plus la même, tout était devenu étrange et irréel... Le rock'n'roll lui-même avait changé. Il était doux et faible... » Quand il fait une tournée en Angleterre, il voit « qu'il se passait des choses étranges. Les garçons s'habillaient bizarrement, ils ne portaient pas les habituels costumes des Teddy boys, mais des vestes à rayures et à pois, et de ridicules petites casquettes. Les filles aussi : bottes blanches et jupes couvrant à peine la source de tous les malheurs ». Voilà pour le ton, jusqu'à la nouvelle chute.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce livre. L'ascension et la chute de Jerry Lee Lewis, tiraillé entre la voie de Dieu et celle du Diable, meilleur pianiste que Fats Domino, mari et entrepreneur tyrannique, a inspiré à un journaliste qui a pratiqué des tas de boulot, comme tous les Américicains, n'est-ce pas? un morceau de bravoure. Littérature rock ? Avec ce bouquin, Nick Tosches a frappé dans le mille.

© Chroniques de la Luxiotte
(13 mars 2002)



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