Livres en suspension

Bartleby et compagnie, Enrique Vila-Matas, traduit de l'espagnol par Eric Beaumatin, Christian Bourgois Editeur, 20 €

lecture de Georges Len

Il arrive qu'on trouve, au milieu de romans qui semblent tous sortis du même atelier d'écriture, de confessions de footballeurs philosophes, de révélations de journalistes tuyautés, des pages de réflexions de charlatans mythiques, d'essais littéraires creux comme de vieilles noix – au milieu de toute la camelote formatée qui encombre les étals des libraires –, un bouquin qui conduit sur une autre voie, qui intrigue par son angle d'attaque, qui amuse, et qui, mine de rien, vous bousille pas mal d'idées reçues, -- et vous voilà au septième ciel, autant dire dans l'Olympe de la littérature, avec de drôles de personnages qui furent, pour certains, des personnes en chair et en os, souvent disparues de notre horizon (médiatisé : il y a longtemps que le réel n'existe plus) avant que leurs corps s'effacent.

Alors, on se dit avec une petite ivresse des cimes (que reconnaîtront tout de suite mes amis alpinistes), que la littérature existe encore, qu'elle peut toujours réserver des surprises. Mais Bartleby et Compagnie n'est pas un roman, --ni un essai, un journal, un récit de voyage : c'est un bouquin qui brouille tout classement (du marché universitaire) des genres : au lecteur de se débrouiller avec ce commis aux écritures (narrateur plutôt incertain) qui rédige des notes en bas de pages, et conte de multiples anecdotes sur des écrivains qui n'ont pas achevé un livre, pas écrit d'oeuvre, ou, à l'inverse, qui se sont cachés sous divers pseudonymes (ce mot est-il juste ?), qui ont complètement disparu de la comédie médiatique, pour pouvoir continuer dans leur caverne (ou leur taverne) leur empoignade avec les mots.

Pas la peine de répéter ici l'histoire de Juan Rulfo, qui écrivit le chef d'oeuvre Pedro Paramo, devenu de son vivant un classique dans son pays, le Mexique. Quand on lui demandait, ensuite, pourquoi il n'avait pas écrit d'autres livres, il répondait : « >Mon oncle Célérino est mort. C'est lui qui me racontait des histoires ». Arthur Cravan, qui a édité à Paris cinq numéros de la revue Maintenant est passé, curieusement, dans l'histoire littéraire, auteur sans oeuvre. D'autres écrivains « négatifs » traversent ce livre – et disparaissent on ne sait où : Robert Walser, l'auteur de L'Institut Benjamenta, qui publia une série de livres entre 1907 et 1925 ; Kafka, qui ne parvenait pas à terminer ses romans, y apparaît pétrifié devant la page blanche ; Traven, ce remarquable auteur dont on a mis en doute la réalité, a probablement conseillé l'adaptation cinématographique de l'un de ses livres en se faisant passer pour son traducteur ; Thomas Pynchon, dont on ne connaît que les romans et une photo de sa jeunesse, s'est lui aussi évanoui. Et tant d'autres.

Ce livre présente un tourbillon de trajectoires, retourne la littérature comme un gant (en dépassant le poncif moderne de la fusion de la littérature et de la vie). L'auteur espagnol nous introduit au coeur d'une interrogation paradoxale : les meilleurs livres, ne sont-ils pas ceux qui n'ont pas été écrit, mais qui « sont comme en suspension dans la littérature universelle » (selon l'expression de Marcel Bénabou) ? Pas de doute, Vila-Matas nous suggère le rôle éminent de la fiction, qui ne donne pas forcément un livre, une oeuvre d'art, mais transforme complètement l'existence.

Ne vous laissez pas impressionner (un petit épisode dont je fus l'acteur incrédule)  par un libraire débutant qui vous regarde avec des yeux étonnés, et vous demande de répéter le titre, le nom de l'auteur, comme si vous lui expliquiez que vous voulez du caviar sibérien dans une boîte de sardines. Ce livre est une formidable invite à lire de pans entiers de la littérature mondiale. Enrique Vila-Matas découvre un archipel prodigieux, avec l'art du conteur ; il montre aussi, sans débats théoriques, des pistes pour la littérature à venir.

© Chroniques de la luxiotte
(Mis en ligne le 18 avril 2002)


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