L'épopée des Rolling Stones

Rolling Stones, François Bon, 670 pages, Fayard, 22 €.

lecture d'Alain Jean-André

Le gros livre de François bon (il pèse bien un kilo) ressemble, quand on le feuillette, à une biographie à l'anglo-saxonne : près de 700 pages, des dates qui se succèdent, des titres étapes, mots anglais et mots français qui se mêlent, des citations nombreuses, des scènes picaresques ou dignes du cinéma, des mots qui frappent – rock, sexe, drogue –, des titres de chansons, bref un monde que l'auteur essaie de construire. On dira qu'ils ne sont pas un mais « cinq », les Rolling Stones ; et, si l'on veut un chiffre exact, ne faut-il pas ajouter d'autres noms, recenser les seconds rôles, ce qui fait au bout du compte pas mal de monde ? Car du monde, il en passe dans ce livre.

On part de Dartford (juin 1960),  une rencontre entre un certain Keith Richard et un certain Mick Jagger, qui s'effectue aux accents d'une nouvelle musique. Signes de reconnaissance : des disques venus des Etats-Unis (Chuck Berry, Muddy Waters, etc). L'auteur reconstitue l'enthousiasme des découvertes, l'obstination de l'apprentissage, la formation du groupe à Londres autour de Brian Jones, les premiers concerts. Moments exaltants, où une musique émerge des clubs de jazz ; époque de tournées avec d'autres musiciens, période de brassage et de rencontres jusqu'au moment où ils commencent à se faire un public. En même temps, François Bon cerne la vie en commun, la présence des femmes, la trajectoire (si différente dès le départ) de chaque membre : apparaissent cruauté, cachotteries, trahisons, cynisme, violence – dès le départ, l'ombre et la lumière.

Après la prise en main du groupe par Andrew Loog Oldham, lancement de la fusée Rolling Stones : il y a la musique certes, mais aussi l'image des futures stars, les incidents de leur existence montés en épingle. Leur manager veut qu'ils occupent le devant de la scène médiatique – qu'importe les moyens ! –, pour un but clair : vendre des concerts et des disques. François Bon montre comment se met en place cette « mécanique », comment ils deviennent des « monstres sacrés » ; on pourrait aussi ajouter comment ils deviennent une marque, un produit de masse. Avec cet aspect du livre, on sent du Zola ou du Boyle chez cet auteur. Des pages épiques mettent en scène la foule des fans et la violence de certains concerts, la lutte qui oppose des membres du groupe à la vieille Angleterre en train d'éclater ; d'autres pages disent comment ils deviennent (à l'exception de Charlie Watts) prisonnier de leur image médiatique, emportés par un tourbillon qui les dépasse.

François Bon évoque, par petites touches, les échos de tout cela – disques, images, nouvelles – dans le bourg de Charente où il vivait. Autre face du livre,  autre versant du phénomène : l'irruption de la musique, des images et des nouvelles de ce groupe emblématique dans son adolescence. Deux versants peu miscibles, sinon par l'imagination : la scène du début du livre par exemple. C'est avec cette force d'imagination, d'empathie que cette biographie comporte de grands moments d'écriture : successions d'événements qui restituent le rythme musical, le beat ; scènes de compositions d'un morceau ou de studio d'une grande intensité : alors l'auteur montre le travail, la sueur, la force des musiciens à l'oeuvre. Ce gros livre n'est pas fait d'un bloc ; il comporte différentes facettes, certaines éblouissantes, d'autres moins convaincantes ;  mais il constitue un passionnant exemple d'écriture qui se confronte à un mythe moderne.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 20 octobre 2002)