Drame antique en Martinique

Morne-Pichevin, Raphaël Confiant, Bibliophane Daniel Radford,
190 pages, 19 €.

lecture d'Alain Jean-André

Homère, venu de la campagne du nord-est de la Martinique, 16 ans auparavant, s'apprête à quitter Morne-Pichevin, un bidonville de Fort-de-France. « Et maintenant, voici le terme, le finissement de toutes choses, comme le proclament les Nègres dans leur parlure sibylline ». Seul, abandonné, il a perdu ses illusions, ceux qui l'accueillaient le rejettent, mais ils s'abstiennent « de se battre avec (lui) car ils (craignent) fort le sang Nègre-Congo qui (lui) coule dans les veines. »

Que s'est-il donc passé ? Les choses ne s'étaient-elles pas bien déroulées dès qu'il avait rencontré Rigobert, qui s'élevait à présent contre lui et le menaçait ? Par des retours sur son passé, dans un savant agencement narratif, Raphaël Confiant nous fait entrer dans la vie d'Homère, nous montre des scènes de son enfance, nous révèle ses tourments. C'est Homère qui parle, qui dit « je », lui qui a tant à dire sur cette période initiatique qui l'a conduit au bord du gouffre.

Mais il y a un autre « je » : celui de la belle Adeline, celle qui a été sa compagne pendant de longues années, mais qui l'a trompé avec Jean. Elle, « simple serveuse au cabaret Marguerite des Marins », elle a tourné le dos au créole pour apprendre le français ; elle a même décidé de rédiger un dictionnaire. Pas moins. Car elle a « toujours admiré les gens qui possèdent un savoir grand-grec et qui passent leur temps à lire. »

Ce livre plein de tensions, de déchirements, et de tendresse n'épargne personne. Il met à nu une réalité brute – qui est loin d'être celle du passé –, avec une concision, une force peu commune. On se demande comment Raphaël Confiant dépeint en traits rapides, incisifs, évocateurs autant de personnages en si peu de pages ; on se demande comment il arrive à enchevêtrer autant de thèmes, et à donner à la langue française une telle « belleté ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 7 septembre 2002)