Récit d'un gosse de Black O'Town

Louie, Alain Gerber, 402 pages. Livre de poche.

par Alain Jean-André

Louis Amstrong ? Une interrogation qui me rappelle une petite histoire personnelle. Un jour j'avais posé à des ados la question suivante : l'un d'entre vous connaît-il le nom du premier homme qui a posé le pied sur la lune ? L'un d'eux, futé, crâneur, m'avait répondu du tac au tac : Louis Amstrong ! Il n'a pas compris mon éclat de rire. C'était dans les années 80. Et je lis la dernière phrase du roman d'Alain Gerber, Louie, monologue de Louis Amstrong, trompette d'or, voix caverneuse, yeux rieurs du musicien devenu un classique du jazz, une réflexion qu'il aurait pu se faire à 30 ans : « Il me reste toute une vie encore, interminable si ça se trouve... Une vraie vie de nabab à jouir de la vie. A demander la lune sans se gêner, puisqu'on sait que la lune, on la possède déjà. » J'en suis baba : Louis Amstrong et la lune, c'était déjà dit en 1931 : l'ado avait raison !

Mais revenons au livre d'Alain Gerber ; un livre construit comme un conte moderne, un récit enchanteur, mené à un rythme endiablé, qui va crescendo, comme une jam-session.

Revenant à l'âge de 30 ans à la Nouvelle Orléans, la ville de son enfance, Louis Amstrong revoit défiler les principales étapes de sa vie : le quartette vocal de son enfance qui se produisait dans la rue de son quartier, Black O'Town, les coups de feu tirés en l'air avec un calibre 38 qui le conduiront tout droit en maison de correction, « une chance ! », ses débuts de trompettiste avec l'orchestre de Kid Ory, sa montée en 1922 à Chicago, centre le plus inventif du jazz à l'époque, où il fait un tabac.

Alain Gerber, entre tendresse et humour, avec le talent de compositeur d'histoires qu'on lui connaît, montre les rencontres fécondes : le légendaire trompettiste Buddy Bolden, la famille Karnofsky, et surtout King Oliver, «  papa Joe », celui qui a lancé le jazz ; il évoque l'explosion de cette musique dans un pays miné par le racisme, corseté par la prohibition, les premières séances d'enregistrement – en particulier une, épique, au bord d'une voie de chemin de fer – et le terrible duel final entre King Oliver, celui « qui allait sur ses 40 ans, et était plus grand que la vie » et son challenger, Satchmo, Louis Amstrong.

Alain Gerber a déjà écrit des biographies documentées, passionnées sur Lester Young (2000), Clifford Brown (2001) et Bill Evans (2001). Pour Louis Amstrong, il a fait le saut du roman, d'un imaginaire respectueux des grands événements d'une vie, mais aussi celui d'un auditeur qui se laisse guider par les propos – sans doute pas toujours exacts – du maître. Cela donne un livre vivant, chaleureux ; une écriture colorée, pleine d'humour, qui restitue l'irrésistible ascension de Dipper, un gosse de Black O'Town devenu un monument de la musique populaire du XXe siècle. Le roman d'Alain Gerber le laisse à 30 ans poursuivre sa carrière : habileté de l'écrivain qui a su insister, de manière épique, sur les années d'apprentissage et le duel fondateur de son ascension.

© Chroniques de la Luxiotte
(20 octobre 2002)