Eclats de l'origine

Fragments d'une chronique : Genève - Paris - Arménie, Vahé Godel, Métropolis, 120 pages.

lecture d'Alain Jean-André

Voici un livre éclaté, composé d'éclats – récits autobiographiques, poèmes, extraits de carnets – qui propose au lecteur quelques repères d'une vie, des éléments d'un grand livre qui aurait pour titre : Vahé Godel par lui-même. Les lieux disent l'ouverture à l'espace : Genève, Paris, Arménie – mais il s'agit aussi d'une géographie intime ; les dates indiquent la durée d'une vie (1931, 1947, 1969, 1983, 2000). Tout cela relié par le fil d'Ariane de la poésie.

On pense, en parcourant ce livre, à un recueil de poèmes, bien que les textes en prose dominent ; autrement dit à un ouvrage composé avec beaucoup de liberté. L'auteur évoque trois lieux en un ordre bien précis, indication du thème majeur annoncé dès l'exergue, une citation de Rilke : « Nous naissons, pour ainsi dire, provisoirement, quelque part ; c'est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine, pour y naître après coup, et chaque jour plus définitivement. »

L'auteur nous fait passer des rives calmes du Léman à la découverte de la diaspora arménienne à Paris en 1947 – on entrevoit même, dans un train de banlieue, la stature athlétique d'un Arménien qui fait du cinéma, Henri Verneuil ; on lit des récits ou des notes de voyages sur la terre d'origine de sa mère, des séjours (1969, 1973) qui réservent bien des surprises : « Plongeant dans les profondeurs des temps et de l'espace, j'ai découvert "la réalité rugueuse" – caucasienne et soviétique – d'une Arménie qui (...) n'avait rien de commun avec la "patrie perdue" que m'avait racontée ma mère. »

Cette prose, comme la poésie de l'auteur, n'insiste pas : elle suggère. Cela donne à ce petit livre des phrases d'une grande légèreté, des remarques intenses comme des vers de Rimbaud, des portraits brefs, des descriptions qui plongent le lecteur dans un passé mythique (le mont Ararat, par exemple, où échoua l'Arche de Noé). Légèreté, en même temps intensité : se révèle, alors, la "résistance" d'un peuple – avec sa langue – à travers la poésie. Les notes, semblables à des liens hypertextes, ouvrent à un monde. On découvre alors que le lieu d'origine de Vahé Godel, loin d'être seulement un petit territoire caucasien, est aussi un archipel vibrant et brûlant d'êtres singuliers.

© Chroniques de la Luxiotte
( 20 décembre 2002)


Lien :
       Lire une page récente de Vahé Godel