Michon royal

Le Corps du roi, et Abbés, Pierre Michon, Verdier, 8 € chacun.

lecture d'Alain Jean-André

Michon est bien connu des happy few et de ceux qui écrivent : voici un écrivain qui manie la langue d'une manière saisissante. Souvent sa phrase est époustouflante, il sait aussi faire claquer des mots comme un fouet, manier des matériaux denses avec une grande souplesse. Mais que l'on n'attende pas de lui des romans, des essais, des gros livres : il tire court, mais juste, le bougre. Il n'a, dans le fond, qu'un seul sujet : l'empoignade de la créature avec la création (peinture ou écriture), le défi que relève l'humain avec l'acte créateur.

Lisez Les deux corps du Roi, texte rédigé à partir d'une photo de Samuel Beckett. « Le roi, on le sait, a deux corps : un corps éternel, dynastique, que le texte intronise et sacre, et qu'on appelle arbitrairement Shakespeare, Joyce, Beckett...; et il a un autre corps mortel, fonctionnel, relatif, la défroque, qui va à la charogne, qui s'appelle et s'appelle seulement Dante et porte un petit bonnet sur un nez camus, seulement Joyce et alors il a des bagues et l'oeil myope, ahuri, seulement Shakespeare et c'est un bon gros rentier à fraise élisabéthaine ». On voit la portée du propos, l'acuité de cette période qui traverse le blindage mou de la production littéraire dominante.

Le Corps du roi, réunit des textes sur Beckett, Faulkner, Flaubert, et un texte autobiographique sous le signe du poème Booz endormi de Victor Hugo. On y retrouve, chaque fois, ces deux corps ou ce double corps de l'écrivain : que l'on soit dans le vieux Sud américain, en Normandie, à Nantes ou à Paris, on y fait face à ce mouvement violent de la grâce et de la glaise, au quiproquo permanent avec l'entourage ou la société, à la démesure coincée par l'étroitesse de la médiocrité.

Abbés, reprise de chroniques du Moyen Age, plonge le lecteur dans la lumière de récits anciens. Une écriture plus dépouillée, trois histoires qui se passent autour de l'an mille et évoquent les premières générations de bénédictins qui établissent leurs monastères dans les îles et les marais de Vendée. Dans ce milieu à la fois biblique et païen, dans une lumière des premiers jours de la création, couvent des braises. Et l'écriture de Pierre Michon donne à tout cela une saveur rare.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 novembre 2002)