La grande plongée

Le Voyage vertical, d'Enrique Vila-Matas, (traduit de l'espagnol par André Gabastou), Bourgois Editeur, 23 €

lecture d'Alain Jean-André

Il y a une manière d'Enrique Vila-Matas d'embarquer son lecteur, de le mener bien plus loin qu'il ne le laisse paraître au départ. Cela tient au ton employé, aux situations insolites qu'il affectionne (s'il s'est intéressé à Bartleby,ce n'est pas un hasard). Ceci dit, il maintient en même temps certaines conventions, comme celle du personnage principal de ce livre, Frederico Mayol, auquel il arrive tout de même dès le début du livre un événement peu banal pour un homme de 70 ans : il est chassé par sa femme qui ne veut plus le voir, car elle désire savoir qui elle est.

D'emblée donc, quelque chose ne tourne pas rond : et quand Frederico prend contact avec ses enfants, les choses tournent encore moins ronds : sa fille María suit des voies adultérines, ce qui l'inquiète beaucoup ; son fils Ramón, héritier de sa société d'assurances, s'ennuie à mourir, ce qui le rend furieux ; son autre fils Fabien, l'artiste, le méprise pour son manque de culture, ce qui le vexe profondément. Aussi le père, l'ancien entrepreneur, l'ex-député catalan se retrouve seul, « affrontant en tête-à-tête le néant ». Il entreprend un voyage qui le conduit à Porto, Lisbonne, Madère; mais c'est un voyage intérieur, une plongée dans ses souvenirs et ses d'états d'âme dépressifs ou euphoriques.

Il est entendu qu'indiquer quelques bribes de ce récit donne une image très limitée du livre. Elles ne disent rien du titre : Le Voyage vertical; elles n'en montrent pas la danse éblouissante sur le vide, les clins d'oeil multiples à la littérature. Car Enrique Vila-Matas a écrit un livre drôle – avec des scènes franchement hilarantes –, grave – on touche des thèmes essentiels, celui de la vieillesse par exemple –, érudit par ses allusions littéraires – n'y voit-on pas, entre autres, la dame en noir d'un poème de Baudelaire ? –, virtuose par son dispositif narratif, le tout avec une apparente désinvolture, un brio, qui touchent parfois à la grâce.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 20 septembre 2002)


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