Hémorragies intimes

Les Kangourous, Dominique Barbéris, L'Arpenteur/Gallimard, 13,50 €.

lecture d'Alain Jean-André

Y aurait-il, dans les romans écrits par des femmes aujourd'hui, l'expression d'un malaise, d'une angoisse existentielle qui rappelleraient, par certains aspects, des livres rédigés après la seconde guerre mondiale par des écrivains hommes ? On se fait cette réflexion en lisant Les Kangourous, roman à la mince intrigue qui met plutôt en scène les états d'âme d'une femme de plus en plus dominée par ses fantasmes.

La narratrice, secrétaire dans une compagnie d'assurance, est une femme seule qui vit à Paris. Elle vient de Nantes où son homme, Philippe, l'a quittée pour une autre ; elle a pour confidente Maryse, une femme seule elle aussi, qui aimerait bien séduire quelqu'un ; sa mère atteinte d'un cancer meurt ; elle retrouve sa tante, seule elle aussi, rêvant de sa jeunesse. Avec le personnage principal, on entre dans le quotidien d'une compagnie d'assurance où elle s'acquitte mal d'une affaire ; on voit aussi ses goûts et ses dégoûts de femme banale, sans passion ; on suit enfin les mouvements d'une imagination dominée par l'inquiétude.

Un jour, elle rencontre un homme dans le restaurant de son entreprise, un inconnu qui souhaite la revoir, à une période où plusieurs femmes viennent d'être assassinées dans le Jardin des plantes proche. Dans sa tête, les faits divers récents et les questions au sujet de l'homme rencontré se mêlent. Le récit devient alors l'histoire d'une femme seule qui se construit un roman angoissant, peut-être pour tromper la monotonie et l'ennui de son existence. Le lecteur suit la progression de cette confusion du désir d'un homme et de l'effroi devant des crimes. Vers la fin, il peut se demander s'il a affaire à une femme « traquée ou détraquée », à un être qui sait encore faire la part entre le réel et des rêves morbides.

Dominique Barbéris a construit son livre par petites touches qui rendent présentes les choses, avec des glissements très maîtrisés des descriptions aux états d'âme de son personnage : elle présente la chute d'une femme dans une société indifférente, aveugle aux drames intimes, mais sans effet dramatique, voire avec un certain humour. Le thème dominant du livre semble être celui de la perte : perte de l'homme, perte de la mère, perte du travail, perte de la confidente, perte de la quiétude -- une hémorragie qui renvoie à la première perte du sang menstruel, peut être aussi à des blessures plus secrètes.

« Moi, je n'avais rien », dit la narratrice. « Je souffrais à ma façon obstinée et discrète. Comme je regarde, comme je respire, comme j'écoute. J'étais passive comme les choses. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 juin 2003)


Le roman Les kangourous a fait l'objet d'une adaptation (assez libre semble-t-il) au cinéma sous le titre Entre ses mains par Anne Fontaine ((avec Benoît Poelvoorde, Isabelle Carré, Jonathan Zacaï, Valérie Donzelli) paru sur les écrans en septembre 2005.