Enlever, un à un, les masques

L'âge d'homme, de Michel Leiris, Folio.

par Alain Jean-André

Je me demande comment, en ce début du troisième millénaire, un lycéen (une lycéenne) peut lire un livre comme L'âge d'homme de Michel Leiris. Quel monde étrange que celui de l'auteur : les lendemains de la guerre de 14-18 (autant dire les lendemains de la guerre de Cent Ans), une famille bourgeoise des débuts du vingtième siècle, parisienne qui plus est, les salles de théâtre prestigieuses à deux pas de chez soi, et même le théâtre chez soi (à cause de sa « tante » Lise, actrice) ; et quel homme étrange ce Michel Leiris, un noceur qui a traversé l'Afrique parce qu'il avait aimé le jazz, musique jouée par des Noirs, (Blaise Cendrars, lui, composa une Anthologie nègre), un fils de bonne famille qui semble avoir eu des problèmes avec les femmes, ou plutôt avec la femme (mais il n'était pas le seul à l'époque, et ça n'est pas terminé).

Il décide donc d'écrire, à sa manière, ses « confessions » (genre littéraire qui compte d'illustres prédécesseurs). Il commence son livre à 29 ans, le termine à 34 : l'ouvrage paraît en 1939, alors que l'Europe résonne de bruits de bottes (la guerre de l'enfance succède à celle de l'âge d'homme, a-t-on envie d'écrire). Il insiste beaucoup, dans le texte liminaire écrit dix ans plus tard, De la littérature considérée comme une tauromachie, sur « un ensemble de faits et d'images qu'[il se refusait] à exploiter en laissant travailler dessus [son] imagination ; en somme, la négation d'un roman » ; il voulait atteindre « l'authentique », ajoutant : « ma conception quant à l'art d'écrire venant ici converger avec l'idée morale que j'avais quant à mon engagement dans l'écriture. »

Pourtant, à côté de ces lignes sur l'authenticité, on ne peut s'empêcher de penser, en progressant dans ce livre, qu'elles s'opposent – au moins à première vue – à une autre remarque : « le goût que j'ai pour l'hermétisme procède du même mouvement que cet amour ancien pour les "allégories" et je suis convaincu qu'il faut rapprocher également de ce dernier l'habitude que j'ai de penser par formule, analogies, images. » Car, très vite, le lecteur constate que l'auteur se raconte à travers de multiples références théâtrales ; il les ordonne autour de figures « classiques »;, ce qui l'amène à condenser son récit sur Lucrèce et Judith, allégories, images, récits mythiquesqui l'aident à penser sa situation personnelle. On peut donc dire que, s'il fait des confidences, il avance aussi en partie masqué. On peut ajouter qu'il se sert de personnages littéraires pour avancer vers un terrain intime, dominé par la question sexuelle, et faire des révélations qui pouvaient choquer avant la deuxième guerre mondiale, mais qui paraîtront bien anodines en ce début de millénaire.

Mais réduire L'âge d'homme à ce thème, ce serait lire cette autobiographie par le petit bout de la lorgnette. Un aspect central de l'ouvrage tient au mouvement de la langue pour dire les transformations de l'être, pour enlever un à un les masques. Michel Leiris montre combien les façons de penser de son enfance et de sa jeunesse ont été marquée par les préjugés moraux de son époque et de son milieu. Des modes de penser exprimés avec un vocabulaire chrétien (souffrance, châtiment, pitié, remords, rachats, etc.) le dominaient. En même temps, l'auteur manifeste clairement un souci de rigueur dans l'expression – « je m'imposais [...] une règle aussi sévère que si j'avais voulu faire une œœuvre classique », écrit-il, sans échapper à un emballement, à des dérives, dont il a parfaitement conscience. La fin du livre évoque son activité poétique, les dernières pages racontent deux rêves. Autrement dit, encore, autres manières de dire, d'écrire (de libérer l'être ?). Le livre est dédié à Georges Bataille (une piste) ; il est écrit à l'époque du surréalisme (deuxième piste). Surtout, il préfigure ce qui suivra (troisième piste) : une des plus monumentales autobiographies de XXe siècle, La Règle du jeu, –1200 pages, quatre volumes, écrits entre 1948-1976 (à présent disponible en un volume de la Pléiade).

© Chroniques de la Luxiotte
(29 janvier 2003)



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