Énigme des pierres

Énigme des pierres, Patrice Llaona, Atelier du Grand Tétras.

par Alain Jean-André

Il y a chez Patrice Llaona un attrait pour la terre mère, le socle antique, la pierre. On trouve cette approche dans plusieurs de ses livres : L'Escale grecque, fragments d'un voyage en Grèce, Campagnes Hallucinées et Fragment de Ville, qui évoquent la campagne franc-comtoise et Besançon, Un Pas tremblant dans le désert, poèmes des étendues du Sahara. Une permanence du propos qui appert toujours au détour d'une phrase ou d'un vers ; ainsi, pris au hasard dans le second livre précédemment cité : « Poésie des pierres construites. Elle ne doit rien à l'histoire, à l'archéologie, ni même à l'architecture, aux styles. » On croit déjà lire, en 1983, un extrait de son dernier livre, Énigme des Pierres.

La pierre dont parle Patrice Llaona, c'est la pierre signe, ou plutôt signifiant : le signifié n'est pas donné, au lecteur de le trouver. Tantôt le sens est celui de la terre mère, socle antique plutôt grecque, comme chez les romantiques allemands, fond tellurique associé à la dureté et à la blancheur ; tantôt le sens est celui de l'âme soeur, la pierre est femme, elle a une « peau », des « veines », un « ventre », des « seins », imago, projection du désir, marque de l'absente. Mais le lecteur peut y trouver, à partir d'autres textes, d'autres résonances.

Ces valeurs ne sont pas données : elles sont enfermées dans la phrase, le verset, comme dans un écrin. Et, on le sait, l'énigme, c'est la parole obscure, équivoque, la figure du Sphinx. Donc une formulation qui ne livre pas tout, même si elle peut dire beaucoup :

« Fatigué de routine et d'hystérie, tu veux trouver une réalité plus substantielle, plus consistante ; tu regardes les pierres, tu te sers de ces balustrades, tu les serres. »

Polysémie des pierres, donc, mais aussi jeu sur la langue de celui qui écrit : « Roule, roule, roule, roule tes galets, langue », note Patrice Llaona. On parle de matière minérale certes, mais aussi d'écriture, de mots que l'on roule, d'un travail de Sisyphe en somme. Beaucoup de sens, d'époques, de strates se conjuguent dans ce recueil. Tour à tour, l'auteur emploie des masques, révèle désir ou fantasme, délivre une poignante confidence.

Avec ce livre dense, Patrice Llaona a fait de ses thèmes favoris une matière.


© Chroniques de la Luxiotte
(10 mars 2003)



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