Au coeur de l'impensé

Austerlitz, W.G.Sebald. Traduit de l'allemand par Patrick Charboneau. Actes Sud, 21,90 euros

par Alain Jean-André

Avec Austerlitz, le « je » narrateur, alter ego neurasthénique de l'auteur, auquel nous a habitué W.G.Sebald dans ses trois précédents livres traduits en français, devient un personnage à part entière, à la fois complexe et attachant, qui raconte son histoire à un « je » narrateur. On retrouve un procédé systématisé par Thomas Bernhard, le narrateur laissant parler un ou des personnages, mais avec un ton totalement différent. Le titre, lui, fait penser à la bataille napoléonienne du 2 décembre 1805, dans un lieu de l'actuelle République tchèque qui se nomme Slavkov (en 2003) – remarque significative, me semble-t-il, quand on pense à la thématique dominante de l'oeuvre de cet écrivain – ; mais il se révèle être celui du personnage principal, Jacques Austerlitz.

En fait, ce personnage a vécu son enfance dans une petite bourgade du pays de Galles, comme s'il avait été le fils du pasteur calviniste Emyr Elias et de sa femme. Mais, quand il va au collège, avant le passage de ses examens, on lui apprend qu'il porte un autre nom : Austerlitz. À partir de cette révélation, on suit le récit d'un personnage hors du commun jusqu'à un petit événement : quelques phrases entendues à la radio vont changer le cours de sa vie et font basculer la narration au milieu du roman. Le lecteur entre alors dans une bouleversante plongée, découvrant le terrible destin du personnage et, à travers cette vie singulière, des pages obscures du passé.

Avec le dévoilement progressif d'une partie des origines de Jacques Austerlitz, W.G.Sebald tourne sous nos yeux des pages douloureuses et peu glorieuses de l'histoire européenne. Lui, l'écrivain de langue allemande qui ne supportait plus l'Allemagne aseptisée de l'après-guerre (il était parti vivre dans le sud de l'Angleterre), il raconte la mise en place des mécanismes de la barbarie. Mais il ne s'arrête pas à ce constat. Parti d'une réflexion sur les réalisations architecturales, il montre comment le rationnel peut déboucher sur l'irrationnel. On comprend alors que W.G.Sebald nous parle de notre présent, de sa face d'ombre.

En donnant à son titre et à son personnage le nom d'Austerlitz, W.G.Sebald fore dans l'impensé allemand et européen, qui est en fait un impensé de l'homme. Il ramène à la surface des événements tellement inouïs que son personnage, pendant des décennies, n'a pas voulu ou pas pu les faire émerger dans sa conscience. Sa rencontre avec Marie, un personnage de femme admirable de patience, de persévérance et d'attention, lui permet de sortir de l'abîme dans lequel il était tombé. Cette rencontre ouvre au lecteur des aspects du passé de Jacques Austerlitz et de sa quête.

Inutile de préciser que ce roman de langue allemande, écrit en Angleterre mais qui situe des épisodes dans différents pays européens, – pays de Galles, Belgique, Suisse, Tchécoslovaquie, France, etc – est un livre majeur. L'ampleur du propos, la maîtrise de la technique narrative, la présence forte, voire hallucinante, des personnages attestent la grandeur d'un écrivain malheureusement tué, en décembre 2001, dans un accident de voiture. C'est donc, au moment du déploiement de sa force créatrice, que l'Europe a perdu l'un de ses plus grands auteurs. On ne peut s'empêcher d'y penser en lisant Austerlitz.

© Chroniques de la Luxiotte
(4 mai 2003)



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