La littérature et la vie

Un été à Baden-Baden, Leonid Tsypkin, Le Point / Seuil

par Alain Jean-André

On rencontre quelquefois des livres qui viennent de loin – celui-ci, de la défunte URSS – et vibrent d'une intensité particulière. Ils ont été composés par un écrivain (ou une écrivaine) dont on n'a jamais entendu parlé et ils surprennent tout de suite par leur ton, leur liberté qui s'affranchit des genres. Ainsi en est-il de Un été à Baden-Baden. Son auteur, Léonid Tsypkin, docteur en médecine, travaillait dans un institut de recherche ; il a essuyé plusieurs refus à des demandes de visa de sortie du territoire ; quand son fils réussi à aller s'installer aux Etats-unis, il fut rétrogradé au rang de simple assistant-chercheur, ne touchant plus, du jour au lendemain, que vingt cinq pour cent de son salaire. Cela ne l'empêcha d'écrire entre 1977 et 1980 ce livre rare.

Un été à Baden-Baden ressemble à une tresse : il se compose de deux récits qui se croisent, se mêlent, se confondent dans le flux d'une narration vigoureuse. D'un côté, un narrateur qui effectue un voyage en train de Moscou à Léningrad (Pétersbourg), et qui a dans sa poche le journal d'Anna Grigorievna, seconde femme de Dostoïevski. Tantôt, le lecteur accompagne le voyageur, voit ce qu'il voit ou se remémore, participe à ses rencontres ; tantôt, il suit le couple des Dostoîevski, Fédor et sa jeune épouse Anna, pendant leur voyage en Allemagne. Ils fuient une meute de créanciers. Fédor veut régler ses difficultés financières en jouant à la roulette au casino ; mais il se sent humilié quand, dans cette ville, il rencontre d'autres écrivains russes.

Je ne préciserai pas ici la thématique fondamentale du livre, qui ouvre une perspective abyssale sur la complexité des rapports humains. J'indiquerai seulement deux thèmes qui y conduisent et qui, eux aussi, se croisent, se mêlent, tissant un récit pathétique d'une grande richesse de significations : d'un côté, l'amour de Fédor et d'Anna, avec ses moments intenses et ses doutes, toujours en butte à l'adversité ; de l'autre, l'amour pour la littérature, tant celui de Dostoïevski que celui du narrateur, alter ego de l'auteur, qui convoque de grandes figures de la littérature russe, par exemple Soljenitsyne (sans le nommer), construisant un contrepoint terrible et troublant à l'histoire d'amour de Fédor et d'Anna.

Avec ce livre, on touche à la puissance de la littérature, on suit un regard qui traverse les époques, qui donne (ou redonne) présence à des êtres. L'auteur ne nous a pas seulement offert un exceptionnel tableau de la réalité russe, du monde impitoyable des lettres quel que soit le pays ; il a rédigé un vigoureux message qui dit la force de l'amour d'un couple et la force créatrice de la littérature. C'est peut-être ce qui a permis à Léonid Tsypkin de surmonter ses épreuves, dans un pays devenu une prison. Il n'a pas baissé les bras. Quand il s'est effondré le jour de son cinquante-sixième anniversaire, terrassé par une crise cardiaque, il savait que des pages de son livre accompagnées de photographies étaient publiées à New York. Encore une fois, la littérature avait gagné.

© Chroniques de la Luxiotte
(26 juin 2003)