Inventaire sentimental

Maison d'été, plus tard, Judith Hermann, Albin Michel , 17,50 €.

par Jörg Magenau

Que n'a-t'on pas écrit sur Judith Hermann. Son recueil de récits : « Maison d'été, plus tard » serait si beau, si triste, si parfait que les lecteurs en seraient, eux aussi, plus beaux et plus tristes. Et l'auteur avait une expression si belle et si triste sur la couverture du livre qu'on ne savait jamais si les critiques étaient impressionnés par son écriture ou par ce portrait énigmatique. A la télévision, on pouvait voir Judith Hermann assise dans un café, fumant une cigarette. Elle aussi semblait perplexe face à ce succès que l'on n'explique que difficilement. En effet, son livre ne s'est pas vendu à 350000 exemplaires et n'a pas été traduit en 15 langues uniquement parce qu'il est beau et triste.

Mais lorsque, quatre ans durant, on ne vit paraître aucun autre livre de Judith Hermann, on se mit à parler d'unblocage face à la page blanche. Le choeur des envieux enfla encore lorsque la jeune écrivaine obtint le prix Kleist à l'automne 2001. Elle se retrouvait soudain dans la lignée d'Anna Seghers, qui avait également reçu ce prix très jeune. Elle se voyait ainsi mise dans l'obligation de donner suite à son premier livre. Mais cela non plus ne suffit pas à faire entrer Judith Hermann dans les cycles de production saisonnière de l'industrie du livre. Elle prenait le temps nécessaire à un livre pour qu'il puisse éclore et s'épanouir. Elle n'écrivit rien pendant un an. Il lui fallait d'abord prendre ses distances et revenir au silence indispensable à l'écriture. Elle donna naissance à un enfant. Certaines choses sont plus importantes que la littérature.

Son deuxième livre est maintenant paru. « Nichts als Gespenster »(Rien que des fantômes) réunit sept nouvelles, les unes plus belles, plus tristes, plus parfaites que les autres. Le livre se classa d'emblée en tête des bestsellers. En l'espace de quatre mois, son éditeur en a vendu quelque 150000 exemplaires, un phénomène qui ne saurait s'expliquer par de seules raisons littéraires. Judith Hermann, née en 1970, dresse le portrait d'une génération sans attache et propose un inventaire prudent de ses sentiments au tournant du troisième millénaire. Il semblerait que ses personnages, la plupart du temps des couples qui se côtoient plus qu'ils n'échangent, offrent un fort potentiel d'identification. Judith Hermann parle de la solitude à deux, d'un sentiment d'étrangeté dans l'intimité, des projections qui produisent l'illusion de l'amour et, par là, de l'amour lui-même qui disparaît toujours quand il devient enfin réalisable. Ses personnages évoluent dans le monde comme des somnambules mélancoliques, manquant autant d'assurance que l'auteur qui est envahi d'un tract insensé avant chaque lecture publique. Quand elle commence à lire, elle vibre de la tête aux pieds, sa voix tremble. Mais, au bout de quelques minutes, elle ne fait plus qu'un avec le texte, rien ne peut plus lui arriver.

Il était impossible de prévoir que Judith Hermann deviendrait le jeune écrivain allemand ayant actuellement le plus de succès. Après son bac, elle entama des études de philosophie à Berlin qu'elle abandonna un an et demi plus tard. Elle se mit alors à étudier le piano mais, là aussi, elle ne poursuivit pas au-delà d'un an et demi, le tract la torturait déjà quand elle n'était qu'une concertiste débutante. L'écriture lui parut une solution parce qu'elle permet de se mettre en retrait. Elle fit une école de journalisme pour apprendre l'art du reportage. Le directeur de son séminaire, Alexander Osang, la grande vedette du reportage en Allemagne, lui assura qu'elle avait écrit le plus mauvais reportage qu'il ait jamais lu. Elle n'en écrivit plus jamais. Il s'en suivit un séjour à New York, où elle fit un stage à l'hebdomadaire juif « Aufbau ». Elle travailla pour la radio et, en 1997, elle obtint une bourse pour le Colloque littéraire à Berlin. Les écrivains Katja Lange-Müller et Burkhard Spinnen dirigeaient ce séminaire et peaufinèrent avec elle ses toutes premières nouvelles.

Une autre vie ailleurs ?

La devise sous laquelle Judith Hermann a placé son deuxième livre est empruntée au Beach Boys et semble optimiste : « Wouldn't it be nice / if we could live here / make this the kind of place / where we belong. » C'est le ténor du livre : découvrir un lieu que l'on peut s'approprier, où l'on se sent à sa place. Simultanément, ces quelques lignes expriment le contraire car elles sont inspirées par la certitude que cela n'arrivera pas. C'est dans cet état d'esprit que les touristes parcourent le monde. Ils se retrouvent dans le café d'un port et se demandent comment ce serait que d'avoir une maison, avec terrasse et piscine, au sommet de la côte, et de pouvoir regarder la mer toute sa vie. Wouldn't it be nice, ne serait-ce pas bien ? Nous lisons et nous voyageons peut-être parce que nous avons besoin d'imaginer ces situations, d'imaginer ce que serait une autre vie dans un autre endroit. Cela nous donne la force, une fois le temps du voyage ou du rêve expiré, de revenir à l'existence que nous menons.

Ces dernières années, Judith Hermann a beaucoup voyagé. Le Goethe-Institut l'a invité à venir présenter ses livres en Islande, en Norvège et à Paris, des endroits qui apparaissent aussi dans ses histoires. Mais on sent vite que le lieu où elles se déroulent est accessoire. L'atmosphère qui règne est toujours la même et elle a moins à voir avec la géographie qu'avec les personnages dont elle émane. Ce ne sont pas de simples voyageurs. Ils n'ont pas de destination précise, ne recherchent pas le luxe, le soleil, les attractions touristiques. Ils ne s'arrêtent quelque part que pour un bref moment de répit, pour dormir, pour fumer une cigarette. Ils fument d'ailleurs beaucoup, à longues bouffées, tels des randonneurs aspirant l'air pur des montagnes.

La profondeur de champ des images

Dans la nouvelle qui donne son titre au livre, on assiste à une étrange rencontre dans le bar d'un hôtel en plein désert du Nevada. Un habitant qui n'a, dit-il, jamais quitté cet endroit veut que la jeune Ellen lui décrive sa vie en Allemagne, une vie certainement inhabituelle. Ellen explique : « Ça n'a rien d'exceptionnel, bien des gens vivent comme ça. Ils voyagent et découvrent le monde, puis ils reviennent et travaillent. Quand ils ont gagné assez d'argent, ils repartent, ailleurs. La plupart. La plupart des gens vivent comme ça. » C'est absurde, évidemment. Mais quand on cherche quelque chose de concret dans ces histoires, un but, un métier, on n'obtient aucune réponse de la part des personnages. Félix, qui accompagne Ellen dans cette traversée du désert, se définit quand même comme mécanicien moto. Et c'est bien l'activité la plus normale que l'on puisse imaginer dans ce contexte. L'absence de racines géographiques s'accompagne naturellement d'une totale absence d'ambition professionnelle.

Judith Hermann note tout cela avec la sobre précision d'un photographe qui saurait recueillir sensations et émotions. Elle crée une tension qui naît uniquement de ce regard porté sur les personnages. Ce qui se passe se reflète en surface et va donc en profondeur. Les images ainsi conjurées possèdent une grande profondeur de champ, avec un premier plan et un arrière-plan pour chacune d'entre elles. Le style posé de Judith Hermann nous empoigne et ne nous lâche plus au bout de quelques phrases. Elle parle de sentiments sans montrer d'émotion. Dans toutes ses histoires, l'essentiel ne dure qu'un bref instant, le temps d'un tableau, d'une image, d'un clic de l'appareil photo. Mais elle sait que ces instants sont impossibles à retenir, comme les fantômes qui hantent, tels des âmes en peine, cet hôtel dans le désert du Nevada. Les photos qu'une étrange chasseuse de fantômes montre aux voyageurs de la nuit dans un bar ne montrent que des images floues. Judith Hermann, elle, nous montre avec précision ce qui, d'ordinaire, reste flou. Elle décrit l'instant où la sensation diffuse de vivre le quotidien se transforme brièvement en un sentiment d'appartenance, d'être en lieu sûr, d'être à sa place. Ne serait-ce pas bien si, wouldn't it be nice... Mais ce sentiment ne dure pas. Il faut donc se lancer tout de suite dans l'histoire suivante. On n'en ressortira que plus beau, plus triste.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 10 avril 2005)


Jörg Magenau est journaliste culturel indépendant à Berlin.

Cet article, paru dans Deutschland n°4 , est reproduit avec l'aimable autorisation des éditions Societäts-Verlag à Francfort-sur-le-Main.