Linceul

Le Drap, Yves Ravey, Editions de minuit, 8 €.

lecture de Marie-Françoise Godey

Le drap d'Yves Ravey est un linceul, celui du père du narrateur.

Le livre est une énumération de moments vécus en spectateur par l'enfant, au seuil de l'adolescence, qu'il était à l'époque de la mort de son père. Une énumération des signes progressifs du changement de vie, des soins prodigués par la mère au malade. Il (l'enfant) subissait dignement, sans parler, l'évolution lente de la maladie professionnelle dont le père était atteint, puis la longue agonie de six mois, rendant service comme il pouvait. Il ne dévoile à aucun moment ses sentiments propres, intimes.

On pourrait le croire froid, insensible, si, à la 69e page d'un livre qui en compte 78, on ne lisait la gorge serrée: « Ma mère est morte en même temps que lui, le jour de la toilette mortuaire, quand elle l'a rasé, et quand elle m'a demandé de tendre la peau de son visage, pour que la lame atteigne les plis au plus profond.  Ensuite, elle a traversé la vie comme s'il était encore là... Ma mère est morte suicidée sur le corps de mon père après qu'elle lui a enfilé une paire de chaussures neuves. C'est un suicide par lenteur. Elle est plus forte que la vie. Elle est partie avec lui. Elle est devenue une ombre. Sans parole, sans corps, quelque chose qui pense et qui erre.»

Ce linceul est aussi celui de la mère: c'est elle qui passe le drap mortuaire sous le corps de l'époux décédé. Double perte pour l'enfant.

Des phrases simples, sans fioriture, sans plainte, celle d'un enfant qui n'analyse pas les sentiments, ni les siens, ni ceux des autres, qui les vit et constate.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 12 septembre 2003)