Fragments d'un parcours

Tuiles détachées, Jean-Christophe Bailly, Mercure de France, 14 €

par Alain Jean-André

Dans les premières pages de ce livre, on sent une réticence à passer à l’autobiographie. Des réflexions générales, l’emprunt d’un procédé proustien, retardent le moment de révéler des fragments de vie, des scènes emblématiques, des épisodes qu’un autre écrivain aurait rendu romanesques ; mais l’auteur ne se laisse pas entraîner de ce côté-là, il tente de dire autre chose ; à un moment, il se pose une question qui pourrait être une réponse partielle : « S’agit-il, avec tout cela, d’une sorte d’autobiographie intellectuelle ? » ; et – n’a-t-il pas commencé d’une manière proustienne –, on pense à la remarque de l‘auteur de A la recherche du temps perdu, qui distingue le moi de la vie courante et le moi de l’écrivain (et je ne peux, aussi, m’empêcher de penser à Corps du Roi de Pierre Michon).

Ces comparaisons, à condition de tenir compte de ce que Jean-Christophe Bailly nomme le « phrasé », autrement dit le style. Le sien est fait de glissements, d’avancées, d’un mouvement de fond lent, discret, qui se déploie et porte loin. Voici un auteur qui n’utilise pas les mots sans y réfléchir: il les dénude, il éprouve souvent le besoin de préciser l’acception qu’il leur donne : exemple, le mot jeunesse : « un alliage fragile d’insouciance quant à l’avenir et de préoccupation penchée, de curiosité et d’intransigeance, de volonté et de paresse. »

Cela posé, on doit préciser que Jean-Christophe Bailly donne de lui des repères significatifs : le côté « Samois », celui de sa mère et de la Seine, et le côté « Pouilly », celui de son père et de la Loire ; Marie-Claude, la fille d’un vigneron de Pouilly, connue dès l’enfance, lycéenne avec lui, en voyage avec lui « en divers points du monde, She was the first » ; ces amis d’hier et d’aujourd’hui, Alexis, Philippe, Piotr ; ces rencontres importantes, Alain Gouffroy, le peintre Monory, Michel Leiris ; les villes qu’il connaît bien, Strasbourg, Barcelone, Saint-Pétersbourg ; les premiers livres, ceux qu’il n’indique plus sous la rubrique « du même auteur », car il est devenu un autre auteur, l’écrivain qui nous livre une remarquable interrogation – une page qu’il faudrait recopier en entier – au sujet de « cette activité (qui ne peut) se résumer à n’être qu’un souci de soi courant sur son erre. » Et d’ajouter : «Cette « autre chose », ce « rêve d’une chose » qui semblent fonder l’écriture, serait-ce vouloir attraper le monde, ne pas le laisser s’en aller, lui dire malgré tout combien on l’aimait, lui et ses figures disparaissantes. Et lui dire dans des termes tels qu’il ne puisse se sentir trahi ? »

On voit quelle ambition montre l’auteur, on comprend ce qu’il nomme son «intention » (je ne peux d’empêcher de penser à Philippe Jaccottet, mais derrière tout cela à quelque chose qui nous viendrait de Chine…). Avec une écriture vagabonde, précise, et d’une vraie modernité – on sent qu’on lit un écrivain de notre époque, ce qui n’est pas courant –, Jean-Christophe Bailly met à nu les enjeux de l’écriture et de l’art, sans insister, sans arguments d’autorité.

On se situe loin d’ « une sorte de dévotion qui faisait de la poésie un culte, et qui avait ses chapelles et ses prêtes transis. » (Utilise-t-il un imparfait de courtoisie ?) Il nous propose, avec légèreté, précision – combien est intéressante sa réflexion sur la concretezza dont parlait Pavese – et poésie – cette fois, il faut noter ce qu’il dit au sujet d’un vers de Wallace Stevens –, un autoportrait vagabond, le récit d’une formation brouillonne d’un enfant (d’origine bourgeoise) de la seconde moitié du XXe siècle. Un livre qui n’est pas une variation de quelque chose d’hexagonal et d’exténué, mais une ouverture vers un espace littéraire à construire.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 31 mai 2004)