Guerre aérienne et littérature

De la destruction, W.G.Sebald, Actes Sud (traduction de l'allemand par Patrick Charbonneau) 17,5 €.

lecture d'Alain Jean-André

A l'inverse des trois précédents livres de W.G.Sebald traduits en français, qui étaient des récits, ce volume est un essai. Il est en fait composé de 3 parties : des conférences faites à Zurich au sujet des bombardements des villes allemandes pendant le seconde guerre mondiale, un texte consacré aux réactions (principalement dans la presse) et aux retours de ces interventions (des lettres adressées à l'auteur), enfin une étude sur Alfred Andersch, écrivain allemand sous le régime nazi puis dans l'Allemagne de l'après-guerre.

Les conférences traitent de la guerre aérienne et la littérature. W.G.Sebald pose une question cruciale : comment se fait-il que la littérature allemande de l'après-guerre soit étrangement silencieuse sur la situation infernale des populations de villes bombardées par les Alliés ? Il pointe avec acuité et détermination sur un trou noir de la situation allemande des années 50 et 60. Il recopie tout de même des pages de quelques livres, qui n'ont pas eu de succès, on s'en doute. Il  donne des informations et livre des réflexions sur le bombardement de Hambourg, en 1943.

Mais, le plus dérangeant sans doute,  repose sur sa thèse qu'il avance : «l'offensive aérienne avait acquis une dynamique propre excluant pratiquement une baisse d'activité ou un changement de cap... après trois années de développement intensif des bases et des savoirs de production, elle était au maximum de son rendement... , avait atteint sa plus grande capacité de destruction. »

Les réactions à ses déclarations ont été vives, en particulier dans la presse ; elles lui ont valu un abondant courrier ; mais elles ont, en définitive, accru son malaise. La lettre postée de Darmstadt et expédiée par un certain Dr. H., qu'il a relu plusieurs fois n'en croyant pas ses yeux, indiquait « que les Alliés avaient pour objectif, en détruisant leurs villes, de couper les Allemands de leur héritage et de leurs traditions, et de préparer l'invasion culturelle et l'américanisation générale. » Elle ajoutait : « Cette stratégie consciente... aurait été imaginée par des juifs vivants à l'étranger... » W.G.Sebald montre, avec une grande clarté d'esprit qui ne va pas sans trouble, la persistance ou le retour de vieux démons.

La dernière partie du livre, consacrée au cas de l'écrivain Alfred Andersch, auteur qui a vécu sous le régime nazi puis dans l'Allemagne d'Audenauer, est une cinglante remise en question. Elle réactive le problème de l'écrivain allemand après la seconde guerre mondiale, après Auschwitz, etc : comment écrire après une pareille catastrophe ? quelles formes donner aux oeuvres littéraires après un tel champ de ruines ? Cette étude rend bien compte, elle aussi, de la complexité de ce qu'essayait de penser l'auteur allemand exilé volontairement dans le sud-est de l'Angleterre. Si les questions soulevées par W.G.Sebald ne lui étaient pas propres, il les a posées d'une manière percutante et avec une hauteur de vue remarquable.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 4 mars 2004)