Suivre la lignée paternelle

Archives du Nord, Marguerite Yourcenar, Folio, 5,10 €.

par Marie-Françoise Godey

Dans Souvenirs pieux, Marguerite Yourcenar, après avoir décrit sa naissance et le décès de sa mère qu’elle ne connut pas, avait évoqué la branche maternelle à partir de documents de famille, de recherches généalogiques et de renseignements sur la façon de vivre de l’époque.

Dans Archives du Nord, du nom de l’institution de ce département, elle suit la même démarche, s’attachant cette fois à la branche paternelle. On ne s’étonne plus que dans ces deux volumes elle soit remontée si loin dans les siècles et la nuit des temps lorsqu’elle nous apprend que son grand-père et son demi-frère étaient passionnés de généalogie. Née de Crayencour, elle ne tire pourtant pas vanité de ses origines : « C’est bien de toute une province que nous héritons, de tout un monde, l’angle à la pointe duquel nous nous trouvons bée derrière nous à l’infini. »

D’eux, elle tient probablement cette préoccupation. Le goût d’écrire également. Car côté paternel, comme côté maternel, on écrivait. Son grand-père avait effectué quelques notations au sujet de sa famille et certains épisodes de sa vie. Il avait également tenu un album de ses voyages. Son père, lui, avait écrit quelques beaux vers et tenu des carnets.

Les grands traits de la vie de son grand-père, et de son père, elle les détenait de la propre bouche de ce dernier. Du moins ce qu’il a bien voulu lui dire. C’est à partir de ces souvenirs qu’elle reconstitue : « Michel évoquait parfois des fragments quasi picaresques de sa vie, ou mentionnait sa présence dans des circonstances insolites ou curieuses que cet amateur du spectacle du monde se plaisait à relater, mais l’idée de se dépeindre ou de s’expliquer profusément ne lui venait pas. Ce qu’il a expérimenté, pensé, subi ou aimé est resté au fond.

Le commun des mortels n’imagine guère aujourd’hui ces familles immensément riches au point de vivre sans travailler, de suivre des études sans nécessité alimentaire future, de vivre de leurs rentes ou des revenus de leurs terres. Pourtant il en fut et il en est encore. Marguerite, dite Yourcenar, n’eut pas de soucis d’ordre pécuniaire; elle put se consacrer entièrement à la littérature. Cette aisance, elle la dévoile en fin d’ouvrage.

Parlera-t-elle davantage de sa propre existence dans Quoi ? L’éternité, troisième volume de sa trilogie Le labyrinthe du monde ? On en doute lorsqu’on lit la phrase qui clôt Archives du Nord : « Le reste est peut-être moins important qu’on ne croit.» Ce qui nous ramène à relire l’exergue tiré de l’Iliade : « – Fils du magnanime Tydée, pourquoi t’informes-tu de ta lignée ? Il en est des races des hommes comme de celles des feuilles. »

© Chroniques de la Luxiotte
(7 février 2004)



Liens :
     Lire la chronique sur Souvenirs pieux
     Lire la chronique sur Quoi ? L'éternité