Un voyageur qui écrivait

ŒOeuvres, Nicolas Bouvier, Gallimard « Quarto », 1428 pages,
252 illustrations, 29,50 euros.

par Alain Jean-André

Ce gros volume de la collection Quarto permet de lire ou relire les textes de celui qui a renouvelé la littérature de voyage : il rassemble les livres déjà accessibles, certains en édition de poche, comme L'Usage du monde, d'autres inédits, comme La Descente de l'Inde. Il comprend également Routes et déroutes, des entretiens très éclairants réalisés avec Irène Lichtenstein-Fall. Dans cet ensemble, on retrouve le Nicolas Bouvier voyageur (avant l'apparition de l'étiquette « écrivains-voyageurs »), l'écrivain, le photographe, l'iconographe, et peut-être un homme hors du commun.

En 1953, à l'âge de 23 ans, Nicolas Bouvier quitte Genève au volant d'une vieille Fiat Topolino et met le cap sur l'Asie. Il vient d'une famille de la grande bourgeoisie, il part le lendemain de ses examens, « sans même attendre les résultats. Il fuit une vie toute tracée pour une vie aventureuse : c'est encore possible, dans ces années du milieu du XXe siècle. Avec son ami, l'artiste Thierry Vernet, il traverse les Balkans, rejoint la Grèce, l'Anatolie, l'Iran, l'Afghanistan, l'Inde, Ceylan. Il ira aux Philippines, au Japon. Il vit trois années d'errances et d'épreuves. Période de découvertes et de formation qui ne vont pas sans difficultés de toutes sortes. Il dira plus tard : « Il y a des choses devant lesquelles on ne peut que fuir, on a raison de prendre les jambes à son cou. J'ai pris le large parce que j'en avais besoin, mais c'était une fuite positive, une course vers les choses dont j'avais besoin, que j'ai cherchées et trouvées. Non, on ne les trouve pas : elles se donnent. »

Nicolas Bouvier a beaucoup pratiqué la photographie. Il a expliqué que, pour lui, il y avait « une interaction très intéressante entre la photo et l'écriture, mais on ne peut pas les pratiquer dans le même temps.» Au départ, son activité d'iconographe était une activité alimentaire, surtout après le premier échec de l'édition de L'Usage du monde à Paris. Déjà au Japon, vers 1955-1956, pendant « une période de disette, seul moment de (sa) vie où (il) a eu faim », il eut la chance de vendre des photos à un magazine japonais, Bungeï Shunju, pour mille dollars à l'époque ! Du coup, au lieu d'être matelot à faire « mille besognes dégueulasses pour gagner l'aller », il a pu rentrer « en bourgeois sur un bateau. » Dans Histoires d'une image, il a composé des textes à partir d'une série de photos qu'il a prises : récits et dérives qui montrent sa sensibilité et son érudition, et composent une polyphonie séduisante.

Si voyager à notre époque – est devenu très courant, écrire à partir de ses voyages est une toute autre affaire. L'Usage du monde, Poisson-Scorpion, Chroniques japonaises, Journal d'Aran et d'autres lieux sont autant échos de voyages que fruits d'une longue élaboration. Rien à voir avec les livres hâtifs et sans épaisseur d'« écrivains-voyageurs » qui utilisent l'avion pour se déplacer et résident dans des hôtels de luxe. Nicolas Bouvier a distingué les «  voyageurs qui écrivent » et « les écrivains qui voyagent », précisant qu'il préférait les premiers. Cette remarque révèle la méfiance qu'il éprouvait, au moins quand il était jeune, au sujet des écrivains, aussi le souci d'arriver à une écriture moins littéraire et « plus désinvolte. »

Chez lui, la simplicité de la langue ne correspondait pas à une spontanéité sans contrôle. « Il y a toute une partie de travail de maturation du texte, d'informations qu'on réunit après plutôt qu'avant, qui est un travail de moine sédentaire », écrit-il. Il insiste au sujet du « travail très artisanal sur les mots », sur « le poids de l'écriture d'un livre, du travail à l'établi. » En fait, il a conscience que le bagage culturel européen fait obstacle à la description du monde. Ecrire devient alors pour lui ce qu'il indiquait de la correspondance de Flaubert : il «  m'a appris que l'écriture d'humeur et de primesaut, sans apprêt ni empois, pouvait rendre à la perfection l'amère cocasserie de l'existence. »

Une réflexion, notée en cours de lecture, nous révèle probablement l'homme : «  J'ai passé par des moments terriblement difficiles qui vous renvoient à vous-même avec brutalité, comme un poignard qui tout à coup se retourne contre celui qui le tient. A ce moment-là, on s'aperçoit qu'on est rien. Que l'ego n'est rien, que ce dont on se faisait fort a disparu : il n'y a plus rien. Et faire l'expérience de ce rien est une chose très nécessaire sur le chemin de la vie. Il faut la faire au moins une fois. Sinon, on continue à se pavaner comme un dandy jusqu'à la tombe, ce qui est grotesque. »

© Chroniques de la Luxiotte
(26 juillet 2004)



Liens :
      Lire L'Afghanistan avec Nicolas Bouvier
      Lire la chronique sur Histoires d'une image