Baroque de survivant

Lanterne rouge, Patrice Delbourg, Ed. du Cherche-Midi, 347 pages,
18 €.

lecture de Christian Ganachaud

Lanterne rouge est une balade romantique à bicyclette à la Delbourg. Du Montand passé sous rouleau-compresseur. Le héros, Donald Braque, quitte Paris pour la frontière belge, à vélo, avec sa bien-aimée dans son sac à dos, la belle Malika en cendre dans une urne. C'est le road-movie d'un mystique perclus d'amour et de rhumatismes, le Tour de France inachevé d'un coéquipier raté de Merckx, d'un cousin inconnu de Kérouac qui va rencontrer des personnages hauts en couleur et bas en noir et blanc comme découpés du Journal de Mickey ou sortis d'un conte de Poe.

Delbourg nous rappelle que l'humour et la poésie sont les seuls paratonnerres contre l'angoisse et la mort. Car si son personnage porte une morte, sa plume virevoltante dessine sa mémoire. L'humour est si omniprésent dans le récit qu'on en oublierait l'urne si la cendre n'était pas ce qui provoque l'histoire, le départ et l'écriture. A quelle morte l'auteur prolonge-t-il sa langue, ses phrases contre le silence comme à chaque tour de pédale Donald Braque avance et gagne, un peu plus, sur le néant ?

La phrase de l'écrivain n'est jubilatoire et les mots ne sont jeux que dans le sens où l'écriture, ici, est torsion. Le clown est sur le gril comme crépuscule contre la nuit, la tentative d'un acrobate ébouillanté, le risque d'un grand brûlé de perdre à chaque mouvement d'écriture un peu de sa peau encore : chaque mot est une pulsion pour sortir de l'oubli, émerger ne serait-ce que comme une cloque vive sur la page. Le dandy fait alors place à l'enfant perdu dans une histoire qu'il tente de faire sienne, comme le cynique au masque de l'étranger qui, dévisagé, serait impitoyablement irradié : l'air manquant au monde brûle les purs, les poètes meurent à quarante ans, il faut relire Les Désemparés (Ed. Castor Astral) anthologie de Delbourg sur les poètes obscurs du XXème siècle, pléiades de suicidés, phonèmes étincelants dans une nuit trop tôt refermée (morts, ils écrivent sur la buée de nos miroirs) qui fit suite au remarquable Poètes Maudits de Seghers.

Il faut oser écrire delbourien, du flamboyant burlesque, du comique gothique, de la spiritualité gazeuse ; l'auteur traverse le contemporain comme une bulle de savon, il y a du Villon chez Delbourg car il y a du pendu, le grand Popov tirant la langue au crâne de Shakespeare.

En queue de peloton de la vie Donald Braque, à chaque changement de braquet, nous entraîne dans un monde de braques, de monastère en lupanar, de salles de fêtes en palace-fantôme, de peep-show en hôtel sous le ciel sans étoiles, à travers le Nord de la France, encouragés par les mouches. Du Audiard revisité par Crevel. Et si les personnages sont cocasses et grimaçants, ils restent tendres parce que vus par un poète. Monologue d'un loser infini, le récit traverse des situations comme morceaux d'anthologies. Du Nobel qui en perdrait son suédois, du Goncourt son Quartier-Latin. Je tairai la fin de l'histoire digne d'un homme qui va au bout de son rouleau, et qui répond à la question de savoir quelle différence il y a entre un ange chu et une crêpe bretonne ? Lisez Lanterne rouge et prenez la route des marécages obscurs où brûlent les feux follets, où palpite le long des écluses la lumière étrange des lucioles.

La dernière fois que j'ai croisé le poète, quelque part à Paris du côté du Marais, c'était le premier jour de la guerre en Irak, il avançait appuyé sur l'épaule d'un pauvre poète de ses amis en direction de la plus proche pharmacie, après s'être fracturé la cheville lors d'une partie de ping-pong dans un jardin public sous les yeux des enfants et le regard épouvanté de leurs mères. Ma dernière vision fut sa silhouette s'éloignant, de dos, une béquille à la main, vers les urgences de l'Hôtel-Dieu. Ça ne s'invente pas.

Du baroque de survivant, vous dis-je.

Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 10 novembre 2004)


Cet article, paru dans Place [aux] Sens n° 8, printemps 2004, est reproduit avec l'aimable autorisation de la rédaction de cette revue trimestrielle.

Christian Ganachaud vient de publier son huitième roman, Le Roman de Saint-Antoine, éditions des Presses de la Renaissance.