Dans le chaudron de Montparnasse

La vie réinventée, Alain Jouffroy, Éditions du Rocher

par Alain Jean-André

Ce gros livre plonge le lecteur dans les années d'effervescence qui ont suivi la première guerre mondiale, à Paris, foyer de la modernité qui a changé les arts, les lettres mais aussi les mœoeurs en France. Plus précisément dans le quartier du Montparnasse, investi par des peintres, dont beaucoup venaient d'ailleurs : Modigliani, Soutine, Foujita, Man Ray ; des écrivains et des poètes : Tzara, Breton, Aragon, Soupault. On en rencontrait d'autres : Cendrars, Eluard, Desnos, Leiris, Hemingway, Miller, Pound, Artaud, Léger, Miro, Masson — des figures qui passent dans ce livre, à une époque où elles se mêlaient à d'autres encore, anonymes ou complètement oubliées ; et l'une, enfin, que l'auteur suit avec tendresse, dans ce milieu jamais au repos : Kiki de Montparnasse.

Les cafés et les lieux à la mode jouaient un grand rôle dans cette « révolution » : le Dôme, la Rotonde, la Closerie des Lilas, le Boeuf sur le toit. Après l'hécatombe de la der des der, la soif de vivre et de créer des acteurs de cette jeunesse — dorée pour certains, fauchée pour la plupart — conduisait au choc frontal avec l'esprit bourgeois de l'époque ; d'où des scandales comme le « procès » Barrès qui eut lieu le 13 mai 1921. L'esprit dada soufflait sur Paris ; lui succéderait le surréalisme, qui donnait ses premiers fruits. Après Tzara, André Breton jouerait le rôle que l'on sait. Alain Jouffroy, qui le rencontre au lendemain de la seconde guerre mondiale et se joint au mouvement, livre de l'auteur de Nadja un portrait à la fois passionné et sans complaisance qui restitue la complexité de l'homme. Il dessine le portrait d'autres figures, avec le même souci de précision qui montre les contradictions et le mystère des êtres : je pense à Soutine ou à Marcel Duchamp, à Jacques Baron ou à Gala.

Lire La vie réinventé, c'est se plonger dans un « roman vrai » des années 20, être entraîné par la vigueur d'une écriture qui communique une passion existentielle. Mais ce livre offre aussi des éléments qui permettent de nourrir une réflexion sur l'héritage de cette période. Ce n’est pas sa moindre valeur. Nul doute qu'à notre époque de consommation effrénée, d'emprise des mass- média, de récupération de tout ordre, on constate dans notre présent des répétitions pathétiques, caricaturales ou exténuées. Par ailleurs, on sourit –— ou ressent un malaise –—– devant le désir de « révolution » d'écrivains et d'artistes de cette époque. On connaît les tournures sinistres de la suite de cette histoire. L'invention littéraire et artistique –— qui se voulait libératrice — se mêlait étroitement aux utopies les plus aliénantes.

Ces remarques ne doivent pas éloigner le lecteur de l'intérêt de ce livre. Il tient d'abord à l'empathie de l'auteur pour des hommes et des femmes qui ont amené du nouveau dans la société française, les arts, la littérature pendant la décennie qui a précédé sa naissance. Cinquante ans plus tard, il a réuni des témoignages auprès des derniers survivants ; il a utilisé ses propres souvenirs, ses lectures de textes ô combien oubliés, ses fortes convictions. Il a écrit un livre vibrant, qui fait revivre sous les yeux de lecteur une décennie de grands bouillonnements. Il révèle aussi les fondements de sa philosophie de l'existence, sa croyance, toujours réitérée, en « l'individualisme révolutionnaire » (1). Avec la restitution « romanesque » d'une période devenue mythique, que l'on appréhende aujourd’hui avec du recul et un regard critique (2), Alain Jouffroy a aussi écrit l'autobiographie de sa vie d'écrivain, ce qui est loin d'être sans intérêt. Une vie, des vies, des œoeuvres, dans ce qui fut une ville phare. La création dans tous ses états, grands et petits. Un grand souffle de vie.


© Chroniques de la Luxiotte
(17 octobre 2004)



Notes :

(1) De l'individualisme révolutionnaire, Tel - Gallimard.
(2) En contrepoint de ce livre, on lira un ouvrage tout aussi passionnant : Le Tournant, de Klaus Mann, Points-Seuil.