Une Grèce édénique

Le Colosse de Maroussi, Henry Miller, traduction de Jean-Claude Lefaure, Biblio-Romans.

par Alain Jean-André

En 1939, Henry Miller est invité en Grèce par son ami Lawrence Durrell. Originaire de Brooklyn, il vient de passer plus de dix ans à Paris. En fait, il a fait ses débuts d'écrivain dans la capitale française. Dès qu'il met les pieds sur le sol hellène, il est séduit, déborde d'enthousiaste : il a l'impression d'être entré sur la terre des dieux, de vivre, à presque cinquante ans, une expérience inouïe.

On ne s'étonne donc pas que, quand il rencontre une Française qui regrette sa Normandie, il se mette à ricaner et se lance, contre cette nostalgie petite-bourgeoise, dans un monologue hilarant et féroce. On rit aux scènes cocasses dans lesquelles il s'oppose à des Grecs qui lui parlent de l'Amérique comme d'un pays de cocagne : c'est sa façon de s'élever contre le « cauchemar climatisé » du rêve américain et de ses valeurs matérialistes.

Dans ce torrent de pages drôles, amusantes, inspirées, l'homme qui paraît le mieux incarner l'âme de la Grèce de cette époque, à ses yeux, c'est Katsimbalis. Il devient, avec la puissance de sa vision, le colosse de Maroussi. Ce voyage initiatique le conduit aussi à rencontrer le poète Séféris et bien d'autres personnages. En même temps, il cueille, au gré de ses déplacements, des images qui lui donnent l'impression de devenir le contemporain d'Homère ou d'Hérodote.

Loin d'un lyrisme mièvre, d'un enthousiasme béat, même si on se rend compte qu'il en rajoute pas mal dans certains passages, il communique au lecteur, d'un ton jubilatoire, une joie sans borne. Cependant cette expérience ne va pas sans réflexion. Qu'on en juge à partir de cette remarque : « La Grèce est la patrie des dieux ; ils ont eu beau mourir, leur expérience se fait toujours sentir. Les dieux étaient de proportions humaines [...] Il faut que le monde redevienne petit, comme l'était le monde grec, autrefois. Assez petit pour inclure chacun de nous. Tant que les hommes, jusqu'au dernier, n'y seront pas inclus, il n'y aura pas de véritable société humaine. »

Tout un programme. Il écrit cette phrase alors qu'il est retourné vivre aux États-Unis. À ce moment-là, encore une fois, l'Europe sombrait dans le feu et le sang. Pendant cette période, Henry Miller écrivit comme un forcené plusieurs livres. La plupart, considérés comme obscènes au regard des lois, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, furent publiés après guerre en France. Dans le contexte littéraire de cette époque, le Colosse de Maroussi est un livre lumineux. Il le reste aujourd'hui, comme L'Eté grec de Jacques Lacarrière.

Alain Jean-André © Choniques de La Luxiotte, 18 aoüt 2004.