Une douloureuse expérience

La dernière partie de cartes, Mario Rigoni Stern, traduit de l’italien par Marie-Hélène Angelini, Ed. La Fosse aux ours, 16 euros.

lecture de Laurence Sisco

« Les livres n’empêchent pas la barbarie, mais aident à vivre » (1). Cette phrase de Mario Rigoni Stern, on peut dire qu’il a mis toute sa vie à la pratiquer. Dans sa jeunesse, ballotté de champs de bataille en champs de bataille, il transporte dans sa musette La Divine Comédie, et dès son retour à la vie civile, il se met à écrire pour dire et peut-être mieux supporter ce qu’il a vécu.

Né en 1921 comme son compatriote Eugenio Corti (2), il partage avec celui-ci le triste privilège d’avoir combattu dans les troupes alpines, jusqu’en Russie, au service du Duce. Lors de l’armistice de 1943, il est fait prisonnier par les Allemands, s’évade et rentre à pied jusque chez lui, à Asagio en Vénétie, où il arrive le soir du 5 mai 1945. Engagé à 17 ans, il a 23 ans à la fin de la guerre.

Dans ce livre, c’est un homme de quatre-vingt-deux ans qui se penche sur ces années passées et essaie de comprendre, à travers sa douloureuse expérience, cette folie meurtrière qui, par deux fois, dévasta son pays et le monde, cette folie qui s’appelle la guerre. Autobiographie ? Roman ? Témoignage ? Témoin, certes, mais assure-t-il, reprenant la phrase de Benjamin, « je suis un narrateur, je ne suis pas un romancier »(3) car, précise-t-il, « je ne raconte pas la vie de personnages, mais de personnes ». Pour lui, ce qui compte, ce n’est pas l’Histoire faite par ceux qu’Alain appelait ironiquement les « Importants », mais celle vécue par ces vrais « importants » que sont à ses yeux « ces gens simples, paysans, ouvriers, petits soldats » qui seraient oubliés, s’il n’y avait l’écriture pour leur redonner vie.

Aussi ne se présente-t-il jamais comme un héros. C’est un combattant comme les autres, qui parle au nom des autres. Car, dit- il, « je n’étais qu’un homme qui, parmi d’autres hommes, combattait très loin de chez lui dans la guerre la plus horrible que les étoiles aient vue depuis qu’elles existent. » S'il parle, ce n’est pas en son nom, « ce sont les voix de mes camarades qu’il faut entendre ». « Grâce à ces pages, ils laissent une trace sur terre. »(4)

C’est que Rigoni Stern ne se contente pas de relater ce qu’il a vécu, il se demande encore et toujours comment lui et tant d’autres ont pu se laisser manipuler par l’idéologie fasciste. « Comment pouvions-nous être aussi aveugles ? », se demande-t-il au début du livre. Et il s’étonne de cet aveuglement qui les poussait à travers « les neiges des montagnes d’Albanie, des steppes russes et des landes polonaises » sans révolte, sans prendre conscience de l’énorme tromperie dont ils étaient victimes.

Et pourtant, en rassemblant ses souvenirs, le Rigoni d’aujourd’hui note les indices qui auraient dû éclairer le Rigoni d’hier, comme cet échange avec l’oncle qui, au cours d’une partie de cartes, coupe court à son enthousiasme de montagnard combattant rêvant d’« escalader le Caucase » en lui prédisant la défaite. « Ces derniers mots tombèrent lourdement, et l’on reprit la dernière partie. » Mais « pour nous, nos cartes étaient pipées », c’était la « dernière partie de cartes », désormais le doute était là, même s’il refusait encore de l’entendre.

Le livre nous touche profondément par cette implacable lucidité avec laquelle Rigoni Stern juge et dissèque « sa jeune ignorance » d’alors. Il lui a fallu toute l’horreur de la campagne de Russie pour qu’apparaisse enfin l’absurdité de cette guerre qui apporte « non la victoire mais seulement la mort et la destruction ». Et c’est comme un dialogue qui s’établit entre le vieillard désillusionné, et ce tout jeune Candide pauvre, naïvement intrépide qui ne voyait dans l’engagement militaire que l’occasion d’avoir des skis et de s’affronter à la montagne qu’il adorait. Avec le narrateur, nous suivons pas à pas le vécu du jeune sergent et la montée progressive de l’indignation amère que suscite l’atrocité des combats. En même temps et au fur et à mesure, nous lisons, comme en arrière-fond, les informations sur le vrai déroulement des événements, que le narrateur a rassemblées. Le décalage entre ce que vivent les soldats et la réalité de l’histoire rend encore plus haïssables les mensonges de la propagande fasciste et nazie. « Maintenant, dit Rigoni, je sais comment les choses se sont passées et je me rends compte qu’ils ont été trahis par la patrie… par ceux en qui ils avaient foi. »(5)

Dans ce style concis et simple qui lui est propre, Rigoni nous permet ainsi, nous lecteurs d’après la Deuxième guerre mondiale, de vivre au plus près l’expérience déchirante de ces soldats totalement manipulés par un pouvoir inhumain menteur, mais aussi de partager avec l’écrivain vieilli la souffrance et l’indignation toujours présentes qu’il ressent en retraçant cet itinéraire. Les artifices stylistiques, la fiction n’ont pas lieu d’être pour un récit si près des faits vécus, car, comme il le dit lui-même, « je n’ai jamais été un homme de discours, les faits parlent d’eux-mêmes ». (6) Mais encore faut-il un authentique écrivain pour les faire parler. Rigoni ne crée par un monde, c’est le monde qui l’habite, et c’est cela qu’il a à dire et que nous voulons entendre.


Notes :

1. Entretien, Télérama, n°2619, 24 janvier 2004.
2. Eugenio Corti, La plupart ne reviendront pas,Ed. de Fallois / L’Age d’Homme, 2003.
3. Entretien, Télérama, n°2819, 24 janvier 2004.
4. Histoire de Tönle, Ed. Verdier, 1998.
5. Entretien, juin 2001.
6. Entretien, juin 2001.

Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 10 novembre 2004)


Cet article, paru dans Place [aux] Sens n° 9, été 2004, est reproduit avec l'aimable autorisation de la rédaction de cette revue trimestrielle.