Le langage réparateur

La Table de veille, Françoise Ascal, éditions Apogée, 14 euros.

lecture par Isabelle Guigou

Ce livre présente des notes d'un mois l'autre, de juin 1996 à novembre 2001, six années qui s'articulent autour d'une perte : celle de la mère.

La première partie de l'oeuvre évoque la présence pâle de celle que la vieillesse emporte peu à peu : se dérobent ses gestes, ses souvenirs, ses mots jusqu'à ce que seul s'impose le désir de mort. Celle avec qui la relation est lâche, comme un noeud déjà partiellement défait.

Dans une deuxième partie, l'auteur est confrontée à la mort : se révèle alors la force du lien (« Pourquoi ai-je le sentiment de t'aimer mieux et plus aujourd'hui que tu n'es plus là ? »), la douleur face à une disparition à laquelle on croyait pourtant s'être préparé : « Ainsi j'avance vers moi-même, pour tenter de retrouver celle que je suis, égarée quelque part sous les griffes du deuil. Ma mère absente me mord, elle m'attrape par les chevilles quand j'avance pieds nus dans l'herbe (...) et je détourne la tête, et je pleure en silence, loin d'elle et de moi, expulsées ensemble de ce qui a eu lieu (...).»

Dans un troisième volet, l'auteur progresse sur le chemin du deuil, vers l'acceptation de l'absence ou plutôt, vers une une présence autre : « Elle est là, au coeur de moi, rayonnante de sa jeunesse, de sa beauté. Non seulement je ne l'ai pas « perdue », mais retrouvée./ Il a fallu quatre saisons, un tour complet du soleil et des astres, un tour de danse cosmique pour que le deuil se transmue en don .»

Dans ce triptyque, la disparition de l'être cher avive les souvenirs : ceux de l'enfance avec ses lieux (la maison de Mélisey avec ses étangs sur lequel l'auteur veille désormais), ceux d'autres deuils. La réflexion sur le lien filial (sur les voies qui ont été ouvertes par l'amour familial) s'accompagne d'un questionnement sur l'écriture, lien elle aussi : « Beauté du langage réparateur. Mots qui reprisent les trous, qui relient les mailles défaites, qui font du lien là où précisément règne le chaos ». L'écriture renoue au monde ; en elle, nous l'acceptons, le recevons. Aussi intime soit-elle, loin d'être narcissique, elle est notre ouverture à ce, ceux qui nous environnent. La nature s'inscrit ainsi dans le texte, tout comme ces êtres en souffrance (détenus, enfants malades) que croise F. Ascal dans ses ateliers, l'écriture s'ouvre à d'autres voix (celles d'Artaud, de Ponge, d'A. Lâabi, d'A. Perrier...).

Dépassant ainsi la dimension intime du deuil, le poète se tient à l'écoute, dans un « devoir d'attention » au monde, pour « habiter la joie (...) d'être vivant ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 24 avril 2005)