Un roman initiatique sans concession

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee, Ed. de Fallois.

par Pierre de Montalembert

« Dans une petite ville d'Alabama, au moment de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Homme intègre etrigoureux, cet avocat est commis d'office pour défendre un Noir accusé d'avoir violé une Blanche. Celui-ci risque la peine de mort. »

Ce résumé figure en quatrième de couverture d'une récente réédition du roman de Harper Lee : Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur. Comme l'écrit Isabelle Hausser dans la postface, il permet de comprendre le succès de ce livre publié pour la première fois en 1960, succès au point de recevoir le Pulitzer l'année suivante. Il paraît même que Truman Capote, jaloux, a affirmé avoir rédigé la majeure partie du roman. C'est peut-être amoindrir sa portée, ou faire un appel commercial de mauvais aloi (venez voir ce qu'ont été les Américains, venez voir ce qu'ils sont encore parfois) que de le réduire à un simple ouvrage militant pour les droits civiques. Faulkner avait cette capacité, ce génie, de partir du fin fond du Sud américain pour atteindre des thèmes universels. Sans aller jusqu'à comparer Harper Lee à Faulkner, il y a comme cette même capacité dans l'Oiseau moqueur.

Un récit où, une fois adulte, Jean Louise Finch, ou plutôt Scout, se remémore quelques unes de ses premières années, plus particulièrement celles de la Grande Dépression, à Maycomb, petite ville perdue dans ce Sud rural où le rêve américain semble bien loin, où un Noir n'est pas tout à fait un être humain et où il est de bon ton de brocarder les discours de « la dame de la Présidence à Washington » (Eleanor Roosevelt), qui ose critiquer le Sud.

Pourtant, nous n'avons pas affaire qu'à un roman initiatique : certes, nous voyons Scout perdre peu à peu ses illusions et, avec un humour merveilleux, nous assistons à ses jeux d'enfance, parfois innocents mais qui peuvent aussi devenir cruels (faire sortir Boo Radley), à ses croyances d'enfance, à son premier jour de classe, lorsqu'elle découvre le «  système Dewey Decimal », qui se traduit, pour elle, par des brimades parce qu'elle sait déjà lire. Scout découvre les préjugés, ou encore voit son frère s'éloigner d'elle, ne plus vouloir partager ses jeux ou ses secrets : grandir, tout simplement.

Il y a d'autres personnages dans ce roman, surtout le père derrière lequel Scout tend à s'effacer. Un homme étrange, cet Atticus, trop étrange, trop différent des autres pour être honnête ; et cependant, honnête, il l'est plus que tout. Homme de mystères et de secrets qui, peu à peu, se dévoile, homme âgé et faible qui, longtemps, rend ses enfants honteux parce qu'il n'est pas sportif, au contraire des autres parents. Homme phénomène, car dépourvu de tout préjugé raciste et qui a appris à ses enfants à respecter chaque être humain, quelle que soit la couleur de sa peau. Homme qui ne tarde pas à être haï par ses concitoyens et méprisé par sa famille, parce qu'il prend la défense d'un Noir. Il n'a certes pas eu le choix : il a été commis d'office. Mais qu'il veuille réellement le défendre, voilà ce que les habitants de Maycomb ne peuvent accepter. Alors commence ce que Scout qualifie, plus tard, de « période difficile. »

Peinture réaliste d'un Sud qui n'existe plus ? Voire : plus de quarante ans après sa première parution, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, unique roman de cette femme que personne n'a plus rencontrée depuis quarante ans, est encore combattu dans bien des régions de ce même Sud, et certains tentent de le faire interdire des bibliothèques scolaires : il serait blasphématoire, ordurier.

…

Un monde si petit ; mais un monde si proche.

© Chroniques de la Luxiotte
(3 mai 2005)