Un héros ordinaire

Pereira prétend (Sostiene Pereira), Antonio Tabucchi, traduit de l'italien par Bernard Comment, 10/18.

par Alain Jean-André

Dans ce roman, on suit au jour le jour des événements qui troublent de plus en plus Pereira, un vieux journaliste veuf qui rédige la page culturelle du journal portugais, le Lisboa. Antonio Tabucchi présente avec minutie l'existence quotidienne de son personnage. On découvre qu'il prend trop de sucre avec sa citronnade et qu'il aime manger des omelettes aux fines herbes, ce qui n'est pas bon pour sa santé ; le soir, quand il rentre chez lui, il parle au portrait de sa femme posé sur la bibliothèque du vestibule ; et, quand il s'installe à la table du café qu'il fréquente régulièrement, il demande au garçon des nouvelles du monde, un comble pour un journaliste.

Très seul, il éprouve le besoin de parler à son confident, le père Antonio ; mais les dialogues avec le franciscain ne parviennent pas à le sortir de ses doutes et de son malaise. Sa rencontre avec le docteur Cardoso, dans un centre de thalassothérapie où il passe une semaine, lui amène une bouffée d'oxygène. Pourtant elle ne met pas fin à ses angoisses : elles sont amplifiées par un jeune stagiaire qu'il a embauché pour rédiger des articles nécrologiques sur de grands écrivains et qu'il rémunère de sa poche ; mais le jeune homme, emporté par ses convictions politiques, lui écrit des textes impubliables.

L'histoire du livre se déroule en août 1938. Les échos de la guerre d'Espagne, le pays voisin, circulent dans la presse officielle ou sous le manteau ; le salazarisme portugais exerce de plus en plus de pression sur les individus ; le patron du Lisboa convoque même Pereira dans son bureau pour un sérieux rappel à l'ordre. Le vieux journaliste, qui croyait avoir les coudées franches car il fait du journalisme culturel, comprend que l'évolution politique de son pays interfère dans son travail et restreint ses choix, même quand il traduit des pages d'écrivains français respectables.

En écrivant ce roman, Antonio Tabucchi a créé un personnage attachant à plus d'un titre. Dans une note ajoutée en fin de volume, l'auteur raconte avec simplicité et humour comment ce journaliste est entré dans sa vie. Il précise : «...les confessions de Pereira, unies à l'imagination de celui qui écrit ces quelques lignes, firent le reste. » Son personnage est un homme ordinaire, malade, seul, angoissé, mis dans une situation qui l'amène à faire un acte qui sort de l'ordinaire. Avec Pereira, Antonio Tabucchi a créé un archétype qui parle aux lecteurs à une époque qui vit la fin des « grands récits », ce qui explique sans doute le succès d'un livre couronné par plusieurs prix en Europe. Dans Pereira prétend, la beauté triste l'emporte sur le désenchantement, l'oppression n'arrête pas la vie – et la fiction, la force d'une écriture, révèlent une nouvelle fois la vigueur de la littérature.

© Chroniques de la Luxiotte
(10 avril 2005)


Liens :
      Lire une chronique sur Nocturne indien
      Lire une chronique sur Tristano meurt