Le cas de K

K., Roberto Calasso, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro, éditions Gallimard, 504 pages, 25,20 euros.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Kafka ne cesse de sidérer par son oeuvre parce que, plus qu'un autre, et avant Beckett auquel il a ouvert la voie, il a porté la littérature à l'incandescence par effet de vide : brûlant les images, il est revenu à des sortes d'éléments premiers de l'humain trop humain sur lesquels s'il ne peut mettre de nom ­­­‑ car ils n'existent pas­­­ ‑ il permet toutefois de les cerner au plus près, quasiment de nous les faire toucher du doigt.

Roberto Calasso nous le rappelle dans son essai inclassable. Ce livre fait suite à son précédent travail sur un autre « cas » : Ka, nom secret de Prajapati, dieu indien dont la particularité est double : son nom en sanscrit signifie « Qui ? » et, à l'inverse des autres dieux, il ne possède pas d'images. Ka annonce donc K, Ka annonce Kafka dont les anti-héros sont moins des personnages que des potentialités, des inconnus à eux-mêmes, aux humains et aux dieux mais qui sans cesse nous ramènent vers eux.

L'auteur, plus qu'un commentateur, nous fait ainsi entrer dans l'univers de K (la lettre où se confondent l'homme et l'oeuvre), en son territoire mental afin de mieux expliquer l'oeuvre par l'homme. Cette propension n'est plus de saison. Pourtant une telle approche critique reste, dans le cas de Kafka, sans doute le meilleur moyen de comprendre ce qu'il en est d'une oeuvre qui demeure le parangon de la littérature occidentale du XXème siècle. Ce dernier nous aura donc donné au milieu de ses espoirs et de ses décombres un langage qui fait qu'on ne peut plus penser comme on pensait avant la lecture d'une telle oeuvre.

Kafka comme Beckett nous permet d'entrer dans l'univers de l'épuisement des images afin d'en faire surgir au sein de l'affaissement d'autres plus naïves et sourdes qui nous permettent d'atteindre sinon le « fond » de l'être (pas sûr en effet que celui-ci possède un socle ou un noyau dur) mais ce qui ­­­‑ et ce quoi ­­‑ dont est faite notre « assiette » (Montaigne), corps et âme confondus au sein de l'animal humain.

Jean-Paul Gavard-Perret © La Luxiotte, 12 octobre 2005