Chants d'amour

Derniers poèmes d'amour, Paul Eluard, éditions Seghers, 12,89 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Le bonheur est un ami discret, qui ne se fait pas, ou si peu, remarquer, lorsqu'il est présent, et que l'on n'aperçoit que quand il a disparu. Le bonheur est chose fragile, funambule qui peut à tout moment tomber. Le bonheur peut prendre tant de faces et tant de noms, pour ne retrouver son nom originel et général qu'une fois qu'il n'est plus là, quand on sait alors ce que l'on avait, ce qui n'est plus.

Ce bonheur, Paul Eluard l'a connu, touché, aimé ; il l'a célébré de son vivant, sans savoir qu'il disparaîtrait bientôt : il prenait, pour lui, le nom de sa femme, Nusch, «  Belle d'un jour et de toujours et de partout. » Le 28 novembre 1946, le temps a débordé : Nusch est morte. De ce « jour en trop » sont nés des poèmes, rassemblés, bien après, sous le titre Derniers poèmes d'amour. Nusch est morte et plus rien n'a de sens, sauf, peut-être, l'écriture : écrire, non pas pour se plaindre et pour se faire plaindre, mais écrire comme si l'on n'existait déjà plus, écrire d'au-delà la mort et malgré la mort, pour dire, malgré la souffrance, l'amour. Le supplice reste : « J'attends personne ne viendra […] / Mes yeux se sont séparés de tes yeux / Ils perdent leur confiance ils perdent leur lumière », il y a la négation (« Je refuse ta mort mais j'accepte la mienne »), mais il n'y a pas que cela.

Il y a la poésie qui peut ressusciter Nusch, ne serait-ce que quelques instants, la faire revivre le temps de l'écriture et le temps de la lecture : « C'est toi c'est moi nous sommes doubles dans nos songes. »

Et pour le poète la vie continue, les mois passent et celui qui n'était plus qu'un vivant déjà mort, celui qui avait « honte de parler » découvre que le bonheur, parfois, peut renaître, et que « sourire aux anges est réel », surtout quand ces anges prennent la forme d'une femme, d'un être à aimer. Ces sentiments successifs sont décrits dans un poème dont le titre même (« La mort l'amour la vie ») reflète cette puissance de l'amour. Le poète se décrit d'abord broyé par la vie : « Je voulais désunir la vie / Je voulais partager la mort avec la mort / Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie » ; mais le printemps vient bouleverser ce deuil : « Tu es venue le feu s'est alors ranimé […] / Tu es venue la solitude était vaincue / J'avais un guide sur la terre je savais / Me diriger je me savais démesuré […] / J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière ». Triomphe alors, dans la dernière partie du poème, le chant d'amour à la vie : « Rien n'est simple ni singulier […] / Et les routes toujours se croisent. »

Le bonheur est un sentiment fugace que l'on croit moins connaître que le malheur : c'est peut-être parce que nous ne savons pas le reconnaître. Mais les Derniers poèmes d'amour sont là pour nous rappeler qu'un homme a aimé, qu'il a souffert et qu'il est né une nouvelle fois, et qu'il l'a chanté ; signe d'espoir, puisque « la nuit n'est jamais complète / Il y a toujours puisque je le dis / Puisque je l'affirme / Au bout du chagrin une fenêtre ouverte / […] Une vie la vie à se partager. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 novembre 2005)