Sous le signe de la scordatura

Instruments des ténèbres Nancy Huston, éd. Actes Sud, 416 pages, 22,56 €. Aussi en poche Babel, 8 €.

lecture de Pierre de Montalembert

C'est un roman qui commence par la haine des hortensias. Vient, juste après, la haine de ceux qui aiment les hortensias. Instruments des ténèbres, titre emprunté à une réplique de Macbeth, commence par le désespoir, celui de la narratrice, Nadia, ou plutôt Nada, le rien, car c'est ainsi qu'elle veut qu'on l'appelle, depuis qu'elle a compris « que I, le je, n'existait pas. » Elle est américaine, approche des cinquante ans, perspective qui la laisse indifférente, divorcée, seule. « Ça m'est égal est [s]on opinion la plus sincère concernant le monde des humains. » Sa vie est jalonnée de fantômes, de scarabées, de violences et de souffrances, d'hommes qu'elle a aimés et qui ne sont plus ou ne sont plus rien. Elle écrit, aimerait écrire, n'y parvient pas, pas plus qu'elle ne parvient pas à se défaire de ses démons.

Pour écrire, elle a besoin de l'aide de son démon ; pas celui qui apparaît dans les peintures religieuses, sorti tout droit des flammes de l'Enfer, pas cette sorte de Baal, mais le bon démon de Socrate, la source d'inspiration, un être attentionné, caustique, psychologue quoique parfois peu patient. En échange de ce livre à écrire, il ne demande rien, ou pas grand-chose, une broutille, l'objet classique : son âme. Elle a passé un pacte faustien, non par défi, non pour voir si quelque chose vaut la peine d'être vécu, mais pour écrire ; à moins qu'il ne s'agisse d'une seule et même chose.

Ce roman projeté, la « Sonate de la résurrection », s'inspire d'un fait réel. Il débute en 1686, dans la France de Louis XIV où l'on croit plus au diable qu'à Dieu, lorsqu'une adolescente meurt en donnant naissance à des jumeaux, un garçon et une fille, Barnabé et Barbe, cette dernière portant, sur sa tête, la coiffe : signe de chance. Sans mère pour s'occuper d'eux, la chance ne paraît pourtant pas si grande. Barnabé est confié à un monastère où il apprend, le jour, le chant et l'amour de Dieu, des hommes et de la nature, et, la nuit, à imiter les oiseaux. Barbe n'a pas cette chance, elle est traînée, dès son plus jeune âge, de maison en maison, tout juste bonne à servir de souillon ; elle serait tout à fait seule s'il n'y avait, au fond d'elle, l'espoir de retrouver un jour son frère. Les deux enfants grandissent, se rencontrent peu et se séparent vite ; ils vivent chacun de leur côté, unis toutefois par la pensée de l'autre, mais trop occupés pour voir la nuit qui s'abat sur eux.

Tandis que le roman avance, une autre histoire se déroule, celle du « Carnet scordatura », celle de Nada, qui, peu à peu, dévoile le chaos qu'est sa vie : sa mère, à la carrière de violoniste brisée parce que son mari ne voulait pas qu'elle joue, sa mère et ses accouchements ratés, la folie qui s'empare d'elle ; son père alcoolique et pitoyable après avoir été terrifiant ; elle, Nada, ses catastrophes, ses morts. Et ce secret qui la hante et qui n'a cessé de la détruire, ce secret va qui la rendre si proche de Barbe, un secret auquel elle donne le nom de « Tom Pouce ».

Mais comme une thérapie, l'écriture agit et ce roman de détresse ouvre la voie, soudain, peut-être, à une porte, à une lumière, rappelant que le romancier démiurge peut se recréer lui-même à mesure qu'il crée ; bref, rappelant ce que nous sommes grâce à l'art : bien peu, et tout.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 décembre 2005)