Vies solitaires

Ainsi mentent les hommes, Kressmann Taylor, traduction de Laurent Bury, ed. Autrement Littératures, 128 pages, 10 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Ce n'est pas d'hier que les traductions de titres donnent lieu à des résultats étonnants ; pour les films, la solution en vogue semble d'ailleurs être de ne plus traduire. Les éditeurs français n'ont pas choisi cette solution, à juste titre sans doute, car une traduction tout à fait différente, si elle a parfois de quoi dérouter, peut aussi aider à éclairer l'œuvre sous un autre jour, à donner une harmonie à des textes présentés ensemble. C'est le cas pour Ainsi mentent les hommes, recueil de quatre nouvelles écrites par Kressmann Taylor au début des années 1950 et regroupées par les éditions Autrement sous les titres : « Humiliation », « Remords », « Mélancolie », « Solitude ». Une harmonie trouvée par les sentiments, au risque de s'éloigner tout de même fortement des titres anglais : ainsi, « Humiliation » s'intitulait, en version originale, « The Pale Green Fishes », et « Remords », « The Red Slayer ».

En réalité, chaque nouvelle pourrait prendre le nom français de la dernière : « Solitude », tant ce trait est partagé par les personnages ; non pas l'isolement volontaire de l'ermite, mais la solitude même en famille, même en pleine classe, même avec un mari aimant et attentionné, la solitude d'êtres pas tout à fait à leur place dans leur quotidien, qui se cherchent et que des événements, parfois si minimes qu'ils sembleraient insignifiants, d'autres fois dramatiques, remettent en cause.

C'est le cas de ce garçon trop aimant dans « Humiliation », qui voudrait plaire à ceux qui comptent le plus pour lui : ses parents. Mais tandis que sa mère est pleine de douceur et d'indulgence, son père, lui, se pose en symbole d'une virilité froide, qui exclut toute manifestation de tendresse, toute faiblesse, et misogyne : « C'est ça, les bonnes femmes. On ne peut pas leur demander d'avoir de la jugeote. » Et cette blague lourdaude répétée encore et encore de le faire rire sans fin. Tiraillé entre les deux caractères, le garçon découvre que rejoindre son père, c'est risquer de trahir sa mère.

C'est le cas de cet adolescent dans « Remords » que terrorise une caricature d'enseignant borné, fanatique, incapable de faire son cours autrement qu'en récitant le manuel, et qui ne supporte pas que l'on en sache plus que lui. Pour échapper à ce tyran, l'adolescent se réfugie dans les rêves, mais, comme dans les tragédies où tout le monde est responsable et où personne ne l'est vraiment, son inattention et un moment de lâcheté provoquent une série de catastrophes dont il se sent, de plus en plus, coupable.

C'est le cas de cette jeune fille dans « Mélancolie », que sa famille cloître chez elle. Un paragraphe pourrait s'appliquer à toutes les nouvelles : « Elle n'était pas spontanément comme il faut. Le monde qu'habitaient les autres était régi par des valeurs qui ne lui étaient pas familières, et c'était pourtant un monde réel. Elle sentait la solide cohérence de la matière, qui la terrifiait. Elle rejetait ce monde, elle n'en voulait pas, mais même si elle l'avait voulu, même si elle s'était efforcée d'en faire partie, elle n'aurait pas su comment y entrer. Il devait y avoir en elle quelque chose de défaillant. » Trop romantique, elle est, un après-midi, confrontée au monde réel, avec ses bassesses et sa mesquinerie.

C'est le cas, enfin, de cette jeune femme dans « Solitude ». Privée pour quelques jours de femme de ménage, elle trouve quelqu'un d'autre, incapable de faire le ménage, mais intarissable sur ses riches heures qui lui font découvrir un autre monde, une autre époque.

Et pour chaque personnage de ces vies infimes, pour chaque moment et chaque sensation, pour eux dont la complexité et la richesse se dévoile peu à peu, la nature apparaît, comme un leitmotiv, pour atténuer les peines, raffermir les cœurs.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 6 novembre 2005)