Débâcle

La Marche au canon, Jean Meckert, Editions Joëlle Losfeld, 8,50 €.

lecture d'Alain Jean-André

C'est un livre qui se lit comme un roman policier : il en comporte l'écriture rapide, une langue directe qui conserve le dynamisme de l'oralité. Ce n'est pas un roman écrit récemment ; il vient d'un manuscrit, sans doute rédigé au début de guerre, retrouvé dans les documents de l'écrivain après son décès. Un écrivain que les lecteurs de la Série Noire ont connu, avec une vingtaine de polards, sous le nom de Jean Amila.

Mais s'agit-il d'un roman ? On le lit plutôt comme le récit de la confusion et de la détresse de la débâcle en mai 1940. L'histoire commence dans une gare au nord de Metz, du côté de la frontière allemande ; elle se termine dans le Jura, vers la frontière suisse. Entre les deux, la poussée de l'armée allemande, le choc devant l'explosion des bombes, l'exode dans un train puis en camions, le bruit des chars qui foncent. On peut suivre sur une carte cette fuite éperdue : Sierck, Metz, Ballon d'Alsace, Belfort, Morteau, la Suisse. On pense à certaines pages de Maupassant pour l'absurdité des événements, aussi à Georges Hyvernaud. Aucune idéalisation dans ce livre, plutôt l'amer constat de l'épreuve de la guerre qui transforme les êtres et les dépouille de leur humanité.

C'est la guerre vue par des soldats ballottés, des hommes qui se sentent sacrifiés, qui ont peur de mourir. On entend surtout la voix pleine de dégoût, de colère de l'un d'eux, Augustin Marcadet : « On m'avait mis dans la guerre. On y avait mis le monde. Pourquoi ? Pourquoi ça ? On m'avait mis de force dans cette guerre que je ne voulais pas ! » Dans certains passages, le ton du soldat devient ouvertement antimilitariste : « L'honneur de l'armée n'était pas entre nos mains ! Et si tous les officiers s'étaient cavalés, ces bien-pensants, ces bien-payés, ce n'était pas à nous de faire le métier ! » Régulièrement, on entend les remarques d'un homme qui se sent trahi, qui se révolte, qui décide de déserter.

Avec une limpidité sans effet littéraire, ce livre d'une centaine de pages montre des régressions, des effondrements : la débâcle ne touche pas seulement l'armée mais les êtres. Ce roman réalise une mise à nu impitoyable et pathétique, surtout quand des envolées poétiques succèdent à brutalité du langage parlé. On y sent l'homme menacé dans ce qui le fait homme, embarqué dans une affaire qui fait de lui de la chair à canon. Et l'on se rappelle ce proverbe de simples soldats : « Je préfère être lâche pendant cinq minutes plutôt que mort pendant toute une vie. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 juillet 2005)