Naufrages

Le Déclin de l'empire Whiting (Empire Falls), Richard Russo, traduction de Jean-Luc Piningre, ed. Quai Voltaire / La Table ronde, 522 pages, 21,50 €

lecture de Pierre de Montalembert

« There is no life like the American way of life. » Une réclame reprise à présent dans des livres d'histoire pour lycéens ; un slogan souvent accompagné par l'image d'une famille dans une voiture lancée à toute vitesse sur la route du bonheur ; en fait, une phrase à double destination : pour attirer des émigrants aux Etats-Unis, et pour convaincre les Américains que leur vie, même si elle peut parfois leur paraître misérable, est plus enviable qu'une autre dans le reste du monde.

Chez Richard Russo, l'« American way of life» a du plomb dans l'aile. Il y a bien, dans le Déclin de l'empire Whiting, quelques images, idylliques ou fantasmées. Mais la vie quotidienne est plus grise : c'est celle d'Empire Falls, dans le Maine, autrefois bourgade prospère grâce aux usines, toutes propriété du clan Whiting, clan qui possède encore tout ce qui vaut plus de cent dollars dans le coin et dont la particularité est, pour les hommes, de toujours épouser les pires femmes du monde.

Empire Falls est à l'image de la famille Whiting, dont ne restent plus que la mère, Francine, femme sans pitié ni scrupules, et sa fille Cindy, une infirme qui va d'opérations en hôpitaux psychiatriques. La ville est désormais le symbole de la « Rust Belt ». Elle a subi de plein fouet la crise industrielle, les usines sont parties ailleurs ; seuls restent les habitants, du moins ceux qui étaient trop pauvres pour partir et qui vivent dans l'espoir qu'un jour, les usines rouvriront leurs portes et que la prospérité reviendra.

C'est dans ce décor somme toute banal que vit le héros, Miles Roby. Il a rêvé d'une carrière universitaire, mais, sur les conseils de Francine Whiting, il a abandonné l'université pour assister sa mère atteinte d'un cancer ; sa mère dont le souvenir le hante encore, au point qu'il retourne chaque année à Martha's Vineyard, où elle l'a emmené quand il était enfant ; sa mère qui s'est sacrifiée pour qu'il soit heureux et qu'il sorte d'Empire Falls ; sa mère qui ne lui pardonnerait sans doute pas d'être devenu gérant de grill.

Si la vie à Empire Falls n'a rien du meilleur des mondes, celle de Miles n'est pas plus enviable : au-delà de l'amitié encombrante qu'essaie de lui témoigner une connaissance de lycée devenue policier plus ou moins honnête, il est pris entre son père, alcoolique toujours fauché, sa fille, qui découvre les émois de l'adolescence et sa femme qui ne cesse de lui répéter qu'il est un raté. Pour cette raison, et pour d'autres, elle divorce et s'apprête à épouser Walt, patron vantard d'un centre de fitness.

Ainsi sont réunis tous les éléments d'un mélo, d'une histoire à faire pleurer dans les chaumières par les longues soirées d'hiver. Et pourtant, rien de ce à quoi l'on s'était attendu ne se passe, car, dans ce livre, couronné par le prix Pulitzer en 2002, Richard Russo sait nous étonner, nous faire rire, et donne à ses personnages grâce et humanité.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 3 octobre 2005)