La mémoire de l'apocalypse

La Route des Flandres, Claude Simon, éditions de Minuit, 320 pages

par Pierre de Montalembert

Claude Simon avait fixé pour tâche, au roman, de décrire « tout ce qui peut se passer en un instant, en fait de souvenirs, d'images et d'associations dans un esprit. » Tâche impossible pour beaucoup ; tâche qui implique, pour le romancier, de tenir compte de son temps, et le refus d'écrire comme écrivait Stendhal : autre temps, autre écriture. C'est sans doute ce qui lui a valu, et qui lui vaut encore aujourd'hui, une réputation d'écrivain difficile, abscons, et il est vrai que commencer la lecture de la Route des Flandres peut dérouter, bien plus qu'un autre de ses romans, comme l'Acacia, qui, au début, cache bien son jeu.

Et pourtant, ne pas s'arrêter à ces premières difficultés, c'est se retrouver bien vite récompensé. Dans la postface qu'il consacre au livre, Lucien Dällenbach cite l'auteur : « en ces quelques heures d'une nuit que je retiens, tout se presse dans la mémoire de Georges : le désastre de mai 1940, la mort de son capitaine à la tête d'un escadron de dragons, son temps de captivité, le train qui le menait au camp de prisonniers, etc. Dans la mémoire, tout se situe sur le même plan : le dialogue, l'émotion, la vision coexistent. » La vision de ces escadrons envoyés affronter, ou plutôt se faire décimer par, les blindés de la Blitzkrieg a quelque chose de pathétique. On pourrait en faire une farce, et l'on n'en est parfois pas loin (« S'ils font la guerre assis sur des banquettes, qu'est-ce qu'on foutait là, nous, avec nos cagneux. Mince alors ! On avait bonne mine »), mais Claude Simon choisit de se saisir d'une petite histoire au sein de la grande pour en faire une méditation magnifique sur l'homme, ses motivations, ses croyances, sa mémoire.

La petite histoire, c'est celle de Georges, qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans les bras d'une femme, se souvient du capitaine de Reixach (prononcer Reichac), mort lors de la débâcle, après une semaine d'errance sans but ni sens, mort sans que l'on sache s'il n'a pu échapper à la mort, ou s'il l'a voulue. De l'escadron qu'il commandait ne restent alors plus qu'Iglesia, ancien jockey pour le compte de ce même capitaine, et probable amant de sa très jeune femme, et George, lointain cousin de Reichach et hanté par lui, par sa mort, par son histoire et par leur ancêtre commun, noble passé du côté des révolutionnaires et qui a été retrouvé, au sortir d'une défaite, nu et mort. A l'aide d'Iglesia, à l'aide d'un contradicteur, Georges reconstruit son histoire, pour tenter de comprendre ce qui a pu se passer. Chacun raconte, tisse, voit les choses à sa façon, selon ce qu'il en sait, voit, veut en croire, ou suivant son humeur : plus l'enquête progresse, moins la vérité paraît pouvoir éclater, si tant est qu'il y ait une vérité, hors de nos perception singulières.

Car la mémoire, nécessaire pour reconstruire ces instants d'apocalypse ou ces images d'une vie, n'est pas chose linéaire et docile, et la prose de Claude Simon prend toute sa vigueur dans ces pages où chaque son amène, non pas seulement une autre idée, mais surtout une autre époque, où l'on passe en quelques mots de l'après guerre à la déroute de 1940, à l'entre-deux-guerres ou à l'ancêtre révolutionnaire. Les pronoms personnels se dissolvent, tous les temps se mêlent pour ne plus faire qu'un seul et unique temps : le temps de la mémoire, dans l'instant.

© Chroniques de la Luxiotte
(30 juillet 2005)


Liens :
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