Au Cimetière des Livres Oubliés

L'Ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon (traduction de François Maspero) éditions Grasset, 525 pages, 21,50 €

lecture de Pierre de Montalembert

Oscar Wilde a écrit un jour que ce n'est pas l'art qui imite la nature, mais la nature qui imite l'art. Ainsi, personne ne prêtait attention aux couchers de soleil avant que Turner n'en peigne. Et, ajoutait Wilde, à présent que les couchers de soleil ne sont plus à la mode chez les artistes, c'est une faute de goût que d'en voir un.

Il arrive aussi, parfois, qu'un livre nous marque tant que toute notre vie en soit changée ; et lorsque la vie ainsi bouleversée est celle d'un personnage de roman, lorsque ce même roman n'est pas qu'une histoire, mais aussi un hommage à une ville, la Barcelone d'après-guerre, encore hantée par ses déchirures, et à la littérature, lorsqu'il est, en plus, servi par la belle traduction de François Maspero, ce sont des pages d'émerveillement qui apparaissent.

Un roman, en effet, ou plutôt une histoire à dormir debout, celle de Daniel Sempere que son père emmène, un matin, alors qu'il est encore enfant, au Cimetière des Livres Oubliés : « Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l'oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu'il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant de parvenir un jour dans les mains d'un nouveau lecteur, d'atteindre un nouvel esprit. » Dans ce lieu dont on aimerait, sitôt décrit, qu'il existe vraiment, Daniel choisit le livre qui semble l'avoir attendu des années durant, avec patience : l'Ombre du vent, d'un certain Julian Carax.  Le verdict ne tarde pas à tomber :  « […] rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui s'ouvre vraiment un chemin jusqu'à son cœur. Ces premières images, l'écho de ces premiers mots que nous croyons avoir laissés derrière nous, nous accompagnent toute notre vie et sculptent dans notre mémoire un palais auquel, tôt ou tard - et peu importe le nombre de livres que nous lisons, combien d'univers nous découvrons - nous reviendrons un jour. »

L'enfant qu'il est n'a ensuite qu'une envie : en savoir plus sur l'auteur de ce chef-d'œuvre, qu'il croit célèbre dans le monde entier, et lire ses autres livres. Mais personne ou presque ne connaît Julian Carax, personne n'a lu ses livres, et pour cause : ils ne se sont presque pas vendus. Par contre, ce que certains savent, ce que découvre Daniel, c'est que tous les exemplaires de ses livres, où qu'ils soient, sont brûlés, comme si quelqu'un s'acharnait à détruire toute trace de Carax. Et la nature, ou plutôt la vie, petit à petit, se met à imiter l'art : une nuit, Daniel se rend compte qu'une silhouette l'observe ; de cette silhouette, il ne distingue pas grand-chose, sinon des yeux, pareils à des braises, un visage masqué, une main dans une poche, l'autre qui tient une cigarette. Une anecdote, sans importance, sauf qu'elle est en tout point semblable à une scène de l'Ombre du vent, et que « dans la scène à laquelle je venais d'assister, cet inconnu aurait pu être n'importe quel noctambule, une silhouette sans visage ni identité. Dans le roman de Carax, il était le diable. »

La vie imite si bien l'art, que, plus Daniel avance dans son enquête sur Carax, plus sa propre vie ressemble à celle du romancier maudit, d'autant que d'autres personnages semblent s'intéresser à lui. La nature et la vie, parfois, font bien pâle figure à côté de la littérature.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 3 septembre 2005)