Une amitié

Lettres à un ami prêtre (1989-1994), Hector Bianciotti et Benoît Lobet, Editions Gallimard, 170 pages, 15 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Dans ce recueil de lettres que se sont échangés, entre 1989 et 1994, l'écrivain Hector Bianciotti et le prêtre Benoît Lobet, il ne faudrait pas voir une quelconque édification chrétienne, ou un discours moralisateur. Certaines se succèdent en peu de temps, d'autres sont plus espacées, et nous voyons, avec humour souvent, tristesse parfois, au gré des rencontres, des joies mais aussi des deuils, naître et se développer amitié et confiance.

Car c'est bien, avant tout, d'amitié qu'il s'agit entre ces deux hommes habitués à voir au-delà des apparences, à comprendre par les seuls mots. C'est ainsi que Benoît Lobet écrit : « Je vous connaissais avant de vous connaître, au moins par vos livres, et je savais qu'il y avait en vous ce gouffre d'incertitudes, cette immense détresse, ce tourment - ce qui, bien entendu, vous fait écrire, et si bien. »

Et c'est aussi l'écriture qui les rapproche : quand Benoît Lobet entreprend d'écrire un essai sur Marie Noël, Hector Bianciotti l'avertit : « Ne vous pressez pas, réfléchissez, tout ce que vous voudrez, écartez même le sujet de votre esprit… mais gardez toujours un carnet à portée de la main, car la phrase qui nous est donnée et que nous croyons " inoubliable" ne fait que nous traverser : soudain, il n'y a rien eu, pas de trace, envolée. » Quand il reçoit les premières épreuves du livre, c'est presque en professeur qu'il réagit : supprimer les adverbes, la profusion de points de suspension, les « autrement dit »… Et quand c'est à lui d'écrire, cet aveu : « La tristesse reviendra et […] je m'y installerai dès que je recommencerai d'écrire pour de bon. Un sentiment que j'abomine, car organique, une vraie maladie indispensable au roman, ce genre maudit qui pousse l'auteur vers cet état de folie où il veut faire du " profond " avec de l'éphémère. »

Mais il est aussi question de foi, ou de doutes ; ainsi, pour définir sa relation au christianisme, Hector Bianciotti a cette expression : « Peut-être, chrétien, le suis-je un tout petit peu, mais intermittent, dans les marges d'ombre où je marche à tâtons, où le seul recours sont les mots, le rôle d'écrivain public. » Et quand il croit, à la suite d'un séjour passé chez Benoît Lobet, avoir enfin trouvé la grâce, le prêtre, pour qui grâce et foi ne sont pas forcément liées, pour qui ceux qui interrogent sont plus intéressants que ceux qui ne doutent jamais, lui répond que « c'est le plus sale coup que notre cher Bon Dieu puisse faire à quelqu'un. » Quelques mois plus tard, il ajoute : « Je n'ai qu'une crainte, dans l'amitié qui me lie à vous : que vous pensiez que la foi (ou ce qui en tient lieu, les mots sont à jamais défaillants) guérit ce tourment, comble ce gouffre. […] La foi, avez-vous compris, ne vous laissera jamais en repos ; elle exacerbera vos doutes et vos ruminations ; elle vous replongera dans l'écriture, votre tourment et votre destinée, votre mission et votre tâche. Si l'aile de Dieu vous a frôlé, ce n'est pas pour vous laisser en paix. »

Dans les lettres que s'échangent un théologien et un écrivain, il ne pouvait manquer des moments d'érudition, des anecdotes, des citations, certaines très belles (ainsi cette phrase de saint Augustin, commentant l'épisode, relaté dans l'Evangile de Jean, de la femme adultère : « Ils sont restés à deux, la misère et la miséricorde. »), d'autres drôles : « Ma gardienne, une femme du Nord, voit la carte postale du Christ de Van Cleve que vous m'avez envoyée : "Comme c'est beau !" (Silence, puis) : "Mais il ne lui ressemble pas. » " Ou encore : « Thérèse d'Avila […], lors d'une oraison où elle se plaignait à Dieu de la sécheresse de son âme, s'entend dire : « C'est ainsi que je traite mes amis.» Du tac au tac, elle : "Je comprends maintenant que vous en ayez si peu !" »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 juin 2006)